Elles ont été créées pour servir. Nous avons découvert qu'elles souffraient et personne ne savait quoi faire de cette découverte.
Dans un futur proche, la société Chimera lance sur le monde les Lipizzan : des véhicules hybrides, mi-vivants, mi-cybernétiques, dotés d'instincts mais privés de toute possibilité de se reproduire, de transmettre, de désobéir. Un souffle leur a été donné, mesuré et délibérément court. Autour de leur demi-vie gravitent ceux qui veulent les contrôler, ceux qui veulent les libérer, et ceux qui préfèrent ne pas savoir. Jusqu'au jour où ce souffle, qu'on croyait domestiqué, se met à courir.
La question n'est plus ce qu'elles sont. Mais ce que nous sommes, nous qui les avons faites ainsi.
Description
"Le Souffle court" s'inscrit à l'intersection de trois crises que notre époque traite séparément et qui n'en forment qu'une : la crise du vivant face à la technique, la crise du droit face à l'humain augmenté, la crise du sens face à la violence que toute innovation radicale libère avant d'être apprivoisée.
Le roman convoque René Girard pour montrer que la société, confrontée à des artefacts qui déjouent ses catégories, ne peut que produire du bouc émissaire, mais que ce mécanisme fondateur échoue ici, faute d'un inclassable que la violence puisse résorber. Il convoque Jacques Ellul et Bernard Stiegler pour rappeler que la technique n'est pas un outil neutre que la volonté humaine orienterait : elle reconfigure les conditions mêmes dans lesquelles cette volonté s'exerce, rendant obsolètes les cadres moraux et juridiques hérités. Le droit, dans le roman, n'est pas absent. Il est présent, zélé, et c'est précisément son zèle qui révèle son inadéquation : conçu pour des sujets stables, il s'effondre face à des êtres qui occupent simultanément la catégorie de la personne et celle de la chose.
Mais le roman ne se résout pas dans la philosophie politique. Il interroge aussi ce que les grandes traditions éthiques (éthique des vertus, déontologie, conséquentialisme, éthique du don et de la réciprocité) peuvent ou ne peuvent pas dire de ce qu’un créateur a fait, et de ce qu'il doit à ce qu'il a créé. Aucune de ces traditions ne suffit seule ; leur confrontation constitue l'armature morale invisible du récit.
Ce que le roman propose, en définitive, c'est que la crise technologique est d'abord une crise spirituelle, non au sens confessionnel, mais au sens où elle exige de savoir ce que l'on transmet quand on crée, et ce à quoi l'on renonce quand on refuse de transmettre.
Etienne ROCHE
Etienne Roché a consacré sa carrière professionnelle à la conception de systèmes informatiques dans des environnements financiers, médiatiques, numériques où la complexité est à la fois l'outil et le terrain. Il a longtemps habité cette discipline de l'intérieur, dans la rigueur de ses contraintes et la précision de ses langages.
Mais les systèmes ont des bords. Et c'est ce qui déborde, la genèse invisible, les présupposés philosophiques, les récits fondateurs que nulle architecture ne peut absorber, qui a progressivement capté son attention. Ce roman est la forme où ce débordement peut enfin prendre corps.