Je suis heureuse de partager ici le discours que j’ai eu l’honneur de prononcer lors de mon admission à l’Académie Via Domitia - Pierre-Paul Riquet, au théâtre de Béziers, le 30 mai 2026.
Monsieur le Secrétaire Perpétuel, Mesdames et Messieurs les Académiciens, mes
chers confrères, Chers amis,
C’est avec émotion et humilité que je prends aujourd’hui la parole devant vous. Je
mesure pleinement le privilège d’intégrer l’Académie Via Domitia - Pierre-Paul
Riquet, et d’être accueillie sous un nom qui évoque si bien le lien entre les hommes,
la persévérance et l’attachement à notre terre Occitane.
Mes premiers mots seront pour Alain Aussenac. Ses propos me touchent
sincèrement et je l’en remercie du fond du cœur. Être reçue par une plume et une
personnalité comme la sienne est un immense honneur. Il est des êtres dont la
bonté éclaire le chemin des autres ; Alain Aussenac est de ceux-là. Qu’il trouve ici
l’expression de ma vive et éternelle reconnaissance.
Si je me tiens devant vous aujourd’hui, c’est aussi grâce à ceux qui, avant moi, ont
cru au pouvoir des mots. Je pense avec tendresse à mes parents, qui, en m’ouvrant
à la lecture, m’ont ouvert le monde. Je pense également à mon époux ainsi qu’à mes
trois filles, qui sont mon plus précieux soutien. Ce fauteuil que je reçois aujourd’hui
est aussi un peu le leur.
Mais au-delà de cet hommage, permettez-moi d’esquisser ce qui guidera mon
engagement parmi vous : transmettre, défendre l’humanisme, et garder vivante
l’espérance. Que sommes nous en effet, sinon les gardiens d’un flambeau dont les
turbulences de notre époque menacent la clarté ?
Transmettre est le premier devoir de l’esprit. Regardez cet Orb qui baigne nos murs.
Il n’est pas seulement une eau qui s’écoule… il est une mémoire vivante. Charriant
les siècles, il murmure « aux arches du Pont Vieux, aux pierres enluminées de feu ,
les noms de ceux qui furent, comme les « promesses » de ceux qui viendront.
À cette jeunesse qui cherche son chemin, donnons le goût de l’exigence et des
horizons clairs ! Soyons comme l’Orb : une force qui irrigue, une clarté qui féconde,
une voix qui, par-delà les tumultes du monde, continue de chanter Se canto, ce
chant de la terre et de la liberté, mais aussi de l'honneur et de la loyauté.
Transmettre pour rendre possible demain. Mais force est de constater que l’avenir
est incertain… Nous traversons une période de doute, de pessimisme, sinon de
nihilisme quant à la nature humaine. Cette crise s’accompagne d’une perte de sens
et de valeurs. Le radicalisme, la violence et l’indifférence, en un mot,
« l’ensauvagement » semblent parfois l’emporter sur l’humanisme. Or, toute crise de
civilisation est, dans son essence, une crise de confiance en l’homme. Notre société,
trop matérialiste, nous enferme dans l’immédiateté, la logique de l’avoir et dans la
compétition permanente ! Elle exerce sur nous une forme de pesanteur morale qui
nous aliène et nous tire vers le bas. Et pourtant… et pourtant, l’être humain est
capable d’élévation !
Aussi me semble-t-il essentiel de réapprendre à aimer l’homme, de magnifier tout ce
qui fait sa grandeur : la solidarité, l’altérité, la beauté du cœur, en un mot, la
bienveillance ! Il est nécessaire de garder « en soi », le sens de la beauté et de
l’amour, indépendamment du cours de l’histoire. La condition humaine ne se résume
pas au chagrin et à la souffrance ; elle se définit également par la compassion, le
partage et le vivre-ensemble. Ne l’oublions pas.
Il est grand temps de nous « réapproprier » notre héritage culturel, notamment les
valeurs humanistes et l’éthique sociale héritées des Lumières. Rappelons-nous que
pour les philosophes du XVIIIe siècle, une société ne peut se dire « civilisée » que si
elle est subordonnée à des principes moraux et au « respect des droits humains. Ces
droits engagent non seulement ce que nous sommes, mais aussi ce que nous
voulons que le monde soit ! L’esprit des Lumières fut un mouvement fondé sur le
débat, l’échange d’idées et le respect de la pluralité des points de vue, tout ce que
les dérives identitaires semblent aujourd’hui fragiliser… Aussi, la recherche de
l'universel est-elle ce qui nous préservera de toutes les formes de replis. Ne
sommes-nous pas infiniment responsables devant autrui (Lévinas) ?
La transmission de ces valeurs aux plus jeunes me paraît fondamentale. C’est grâce
à la culture que nous nous élevons. Nous sommes le résultat de nos choix, de notre
éducation mais aussi… de notre instruction. L'humanité est une valeur, une conquête
de chaque instant : un devoir-être qui s'appuie sur l'acquis plutôt que sur l'inné.
Comme le résumait Érasme : On ne naît pas homme, on le devient ! C'est par cette
remise en cause permanente, par cet affranchissement de l'instinct, que l'individu
s'humanise. Tel est l’équilibre fragile qui demande à être entretenu par la curiosité
intellectuelle et l'exigence morale. Sans ce lien vital à la transmission, et à la
réflexion, l’être humain risquerait de devenir étranger à lui-même et de sombrer à
nouveau dans la barbarie. Au fond, nous sommes les artisans de notre
propre dignité !
Notre héritage culturel se transmet notamment par la lecture, qui ouvre l’esprit,
éclaire la conscience et rend possible le libre arbitre, cette capacité à briser les
déterminismes. C’est en lisant que nous défendrons notre liberté de penser ! Tout
livre est une philosophie, « une pensée écrite » dans l’histoire. La lecture nous donne
des outils pour argumenter plutôt que pour invectiver, pour comprendre avant de
juger. Elle est l’école du doute méthodique et de la nuance. Elle empêche
l’intelligence de devenir arrogance et la conviction de devenir fanatisme. Dans un
monde accéléré, elle réintroduit la lenteur. Dans un monde saturé d’informations, elle
réapprend la profondeur…
Mais la culture ne se divise pas entre les sciences et les humanités ; elle est leur
dialogue permanent. La rigueur scientifique et la conscience morale ne s’opposent
pas : elles se complètent. L’une explore le monde, l’autre en interroge le sens. Les
arts nous enseignent la sensibilité, les lettres nous donnent la profondeur, les
sciences nous apprennent la rigueur. Ensemble, elles forment l’esprit humain. Face à
l’uniformisation des réseaux sociaux et aux mutations technologiques, la culture
demeure cette « infrastructure invisible » qui empêche l’humanité de s’effondrer ; elle
est la condition même de la civilisation !
Au cœur de mon parcours, il y a l’écriture. Cette exigence ne m’a jamais quittée ; elle
m’habite comme un souffle nécessaire, un supplément d’âme. Pour moi, la poésie
relève de la même démarche que la foi : elle est une manière d’habiter la vie dans sa
profondeur. Écrire, c’est se tenir de l’infini jusque dans la limite, chercher à loger
l'immensité du ressenti dans l'étroitesse du mot. J’ai toujours cru au pouvoir
incantatoire du verbe : les mots ne servent pas seulement à décrire le monde, ils
servent à l’appeler, à le consoler, à le recréer… Habiter les mots, c’est refuser la
surface des choses pour explorer le sacré, les racines du ciel, afin de faire de chaque
phrase un pont jeté vers l’invisible.
En effet, si l’élévation de l’homme repose sur l’instruction, elle ne saurait se passer
de son accomplissement spirituel. C’est en ce sens que je défends une laïcité
ouverte garante de la liberté de conscience et de la coexistence pacifique des
peuples » sans renier pour autant, l’héritage spirituel judéo-chrétien qui a irrigué
notre histoire.
Notre société, trop matérialiste, déracine notre âme et nous ôte ce vêtement de
lumière qui nous rend pourtant à l’espérance et nous ouvre au-delà de nous-mêmes.
Je demeure persuadée que l’être n’est pas une finitude, puisqu’il porte en lui l’Infini.
La spiritualité est, en son essence, une quête intérieure qui nous aide à devenir
l’alchimiste de notre propre cœur. Mais cette ascension suppose un travail
permanent sur soi : une introspection pour réduire l’ego, une profonde humilité, la
discipline nécessaire pour acquérir un esprit de mesure et surtout… une éthique
sociale. Ne dit-on pas que L’attention aux autres, à son plus haut degré, est une
prière ? (Simone Weil) Il nous faut préférer une « civilisation » de l’être à une société
de l’avoir.
Nous avons un devoir d’utopie : celui de croire en la perfectibilité de l’homme…
Certes, si l’instant présent incline au doute, un regard sur le long cours montre au
contraire un progrès de la civilisation et une élévation de la conscience morale. Les
droits fondamentaux s’étendent : droits de l’enfant, droits de la femme, recul du
racisme et de l’homophobie. Tout cela témoigne d’un monde qui, malgré son
imperfection, tend vers plus de justice et d’inclusion.
Cet Infini que nous portons en nous, trouve son miroir dans le grand livre de la
Nature… L’urgence écologique est le nouveau seuil de notre conscience. L’ère de
l’Anthropocène nous oblige à repenser, en profondeur, notre rapport au vivant : nous
ne sommes qu’un maillon de la chaîne des espèces… Il nous appartient de
reconnaître que la Terre est une entité à part entière, dont nous sommes comptables
devant les générations futures. L’harmonie avec la nature, et le respect de la vie
sous toutes ses formes, constituent désormais un devoir sacré. Notre humanitude
ne peut être complète sans la compréhension de cette interdépendance.
Demain, je l’espère, une philosophie spiritualiste et écologique fédérera les peuples
autour de l’égalité, de la fraternité et du vivre-ensemble. Nous deviendrons, alors et
avant tout, des citoyens du monde, au service du bien commun. Comme le disait
Gandhi : « Soyons le changement que nous voulons voir dans le monde ».
J’en ai la conviction profonde : l’avenir n’est jamais écrit d’avance ; il dépend de la
hauteur à laquelle nous choisissons de placer notre conscience.
Merci pour votre attention
Florence Ferrari