Cette vidéo met à l’honneur Florence Ferrari à l’occasion de la remise du Prix du Roman Historique. À travers ce moment officiel et émouvant, l’auteure est récompensée pour la qualité de son œuvre, saluée pour sa rigueur historique et sa puissance narrative.
Une œuvre saluée pour sa rigueur historique et sa narration
Cette distinction vient consacrer un travail d’écriture exigeant, capable de faire revivre le passé avec sensibilité et profondeur.
Une reconnaissance du jury et des lecteurs
Une belle reconnaissance pour un roman qui a su séduire jury et lecteurs.
Discours de Florence Ferrari lors de la remise du Prix du Roman Historique
Monsieur le Secrétaire Perpétuel, Mesdames et Messieurs les Académiciens, chers amis.
En cet instant solennel, je mesure pleinement l’honneur qui m’est fait, d’être accueillie
parmi vous, au sein de l’Académie Via Domitia Pierre-Paul Riquet. Votre confiance me
touche profondément et m’engage.
Permettez-moi d’adresser l’expression de ma reconnaissance la plus respectueuse à
Monsieur Jean-Claude Nogaret, votre Secrétaire Perpétuel, pour l’attention
généreuse qu’il a portée à mon travail et pour l’accueil qu’il lui a réservé, au sein de
cette illustre Académie.
Je souhaite également saluer Monsieur le Maire de Béziers dont la présence m’honore ,
et exprimer mon estime pour l’engagement constant de la Ville en faveur de la culture
et du rayonnement de cette institution.
Je tiens aussi à saluer les autres lauréats de cette année. Bien que nos disciplines soient
différentes, nous partageons le même intérêt pour la transmission et la création.
Si je me tiens devant vous aujourd’hui, c’est grâce également à l’une de ces rencontres
qui jalonnent la vie d’un auteur et lui insufflent un élan nouveau. Je souhaite rendre un
hommage sincère à Monsieur Alain Aussenac qui dans la ferveur d’un salon du livre, a
pris le temps de découvrir mes romans, d’en saisir l’esprit, puis d’en porter la voix
auprès de vous, Monsieur le Secrétaire Perpétuel. Qu’il trouve ici l’expression de ma
vive reconnaissance pour avoir été ce passeur de mots et de mémoire.
Mes pensées se tournent enfin vers ma famille, qui fut pour moi un soutien indéfectible.
Mon époux et mes trois filles m’ont offert leur amour et la stabilité nécessaires pour
traverser les doutes inhérents à toute création. Leur confiance demeure mon ancrage et
ma lumière.
C’est avec une grande humilité que je reçois ce prix, car un écrivain sait combien ce
qu’il écrit le dépasse toujours un peu. Lorsqu’une œuvre trouve un écho, c’est souvent
parce qu’elle s’inscrit dans un « héritage », dans une « continuité », dans un dialogue qui
la précède et la prolonge.
C’est en Languedoc que j’ai publié mon premier roman historique, Le Dernier Comte
cathare.
Je pourrais dire que l’écrivaine que je suis est née « de la chair même » de cette terre.
Une terre rude et lumineuse, façonnée par la pierre, par les foucades de vent jaune, par
la mémoire longue de l’histoire, dont les strates portent « jusqu’à l’âme le bleu du ciel »
et continuent de nous interroger.
Très tôt, j’ai ressenti le désir, humblement, il s’entend, « de transmettre » les valeurs de
la civilisation occitane.
Une civilisation trop souvent réduite à une tragédie, alors qu’elle fut aussi, dès les XIe et
XIIe siècles, d’une « étonnante modernité » politique, sociale, culturelle et spirituelle.
L’Occitanie médiévale fut en effet, à bien des égards, libérale et démocratique avant
l’heure.
Au XIIe siècle, se met en place une forme de « république toulousaine », fondée sur
l’autonomie communale, dirigée par les Capitouls, magistrats municipaux élus.
À travers eux, se profile déjà une conception du pouvoir fondée « non sur la seule
autorité », mais sur la responsabilité civique et l’autonomie de la cité.
C’est encore ce même Languedoc qui, plus tard, résiste à la fois au pouvoir royal et à
l’autorité pontificale, non par goût de dissidence, mais pour défendre ce qui lui semblait
essentiel : la tolérance, le droit de vivre et de penser « librement » sur ses propres terres.
Faut-il rappeler cet épisode inscrit dans la mémoire collective : les habitants de Béziers,
toutes confessions confondues, refusant de livrer les cathares au légat du pape et
préférant affronter la mort plutôt que de trahir la liberté de conscience ?
Je porte en moi ces citadelles du vertige que sont les hauts châteaux cathares, bâtis sur
des éperons rocheux, accrochés aux cimes, drapés dans les langues de feu du soleil,
semblant tutoyer le ciel comme un symbole.
Le catharisme, au-delà de sa dimension spirituelle, fut aussi l’expression d’une
aspiration profonde à une vie « plus intérieure », plus exigeante moralement, plus
responsable.
En effet, les cathares, ces chrétiens dualistes, enseignaient que tout être humain peut
s’élever par l’amour qu’il porte en lui.
Mais selon eux, l’homme demeure captif de la matière, prisonnier de sa tunique de peau
.
Il doit apprendre à voir autrement, au-delà du monde visible, et à s’améliorer dans sa
vie quotidienne pour libérer sa part spirituelle, « les colombes de l’Esprit » .
Cette certitude « en la perfectibilité » de l’homme devrait nous interroger aujourd’hui, à
une époque qui semble parfois s’abandonner au nihilisme et douter de la nature
humaine.
À cet héritage spirituel qui imprègne l’Occitanie s’ajoutent les valeurs du paratge
méridional, célébrées par les troubadours dans la Canso : honneur, loyauté, courage,
largesse, empathie...
Pour les Occitans médiévaux, ce n’est pas la force brute qui suscite l’admiration, mais la
capacité à la mettre au service de la justice, de l’honneur et du bien commun, une leçon
d’intégrité personnelle qui traverse les siècles.
Les troubadours ont également infléchi l’ordre symbolique en faisant naître, dans leurs
poèmes lyriques, l’idéal de la fin’amor.
Dans cet art d’aimer chanté dans les cours d’Occitanie, la dame célébrée se voit
reconnaître une dignité, une liberté et un pouvoir de choix d’une modernité saisissante !
L’amour n’y est plus simple passion , ni arrangement social : il devient exigence
morale , voie d’élévation intérieure...
Ainsi, de nos jours, en pleine résonance avec cette conception, l’un de nos académiciens,
François Cheng, assimile l’amour à une voie orphique, un chant intérieur qui élève
l’être et le fait entrer dans une dimension sacrée.
(Pause...)
Mon parcours d’écrivaine ressemble, à bien des égards, à la Via Domitia : un chemin
enraciné dans le territoire, mais ouvert vers l’horizon, vers d’autres cultures, d’autres
peuples... vers l’altérité , somme toute.
Le terroir est une source , jamais une frontière : il nourrit, mais n’enferme pas.
C’est peut-être la raison pour laquelle, au fil de mes livres, j’ai exploré des figures et des
thèmes universels : la pharaonne Hatchepsout, symbole d’émancipation féminine et
d’un pouvoir pacifique ; le destin d’un prêtre montpelliérain, fondateur d’un orphelinat
en Algérie dont la pépinière donnera naissance à la clémentine (Le passeur d’âmes) ;
l’épopée des Templiers en Occident, qui défrichent et mettent en valeur les territoires
tout en escortant les pèlerins sur les voies de pèlerinage (Le chevalier du Temple) ;
Vercingétorix, figure d’une unité nationale naissante ; mais aussi L’Aube de Liberté, qui
évoque le soutien de la France à la révolution américaine.
La liste n’est pas exhaustive... loin s’en faut !
Chacun de ces récits interroge, à sa manière, la quête de sens, le pouvoir, la foi, le
courage et le dialogue entre les cultures.
C’est dans cette exploration des grandes tensions humaines que réside ma fidélité au
roman historique . Il permet d’humaniser l’histoire, d’éclairer le passé pour mieux
décrypter les enjeux de notre époque. N’oublions pas que notre avenir sera constitutif de
la façon dont nous aurons interrogé notre passé.
Le roman historique unit la rigueur du réel au souffle de l’imaginaire , la précision
documentaire à l’exploration des possibles. La fiction ne trahit pas l’Histoire : elle lui
donne chair et rend audibles les battements du cœur qui ont façonné les siècles.
(Pause...)
L’écriture me permet de « transmettre » les valeurs qui me sont chères, telles que
l’humanisme. En effet, mes personnages se construisent au gré de leurs expériences, de
leurs épreuves et de leurs rencontres. Ils ne cherchent pas seulement à survivre ou à
vaincre, mais à approfondir la part d’humanité que nous portons tous.
Il me semble, en effet, que l’humanisme, plus qu’une valeur parmi d’autres, est le sens
même qui nous lie, comme un fil d’or qui traverserait les peuples et les cultures, nous
rappelant que l’histoire n’a de grandeur » que lorsqu’elle élève l’homme.
Mais plus qu’un « outil de transmission », l’écriture est aussi un exercice de
responsabilité et de vigilance . Dans mes romans, j’évoque souvent la quête de liberté et
la résistance à l’oppression ... Résister ne consiste pas seulement à s’opposer ; il s’agit,
plus profondément encore, de préserver l’humain, de sauvegarder la dignité, de
maintenir la possibilité de choisir. J’aime montrer que, si la résistance prend parfois les
traits éclatants de l’héroïsme, elle s’incarne bien souvent, également, dans le courage
silencieux des êtres ordinaires, dans ces fidélités discrètes qui refusent de plier. Quant à
la liberté, je la crois indissociable de l’effort et de la conscience. Elle se conquiert. Et,
même entravée, même menacée, elle ne se renonce jamais.
Les philosophes des Lumières affirmaient déjà qu’une société ne peut se dire civilisée
que si elle se fonde sur des principes moraux , le respect de la dignité humaine et les
droits fondamentaux. Les droits humains n’engagent pas seulement ce que nous
sommes, mais aussi ce que nous voulons que le monde soit. Leurs idéaux structurent
encore nos démocraties modernes.
Toutefois, il me semble que les droits ne peuvent être proclamés universels s’ils excluent
une partie de l’humanité. C’est dans cette exigence de cohérence morale que s’inscrit ma
réflexion sur le féminisme.
Évoquer le féminisme dans l’histoire ancienne ne relève pas d’un anachronisme militant
; il procède simplement d’un devoir de justice , et consiste à restituer aux femmes la
place qui leur revient dans le grand récit du monde.
À travers mes écrits, je m’attache à montrer comment une femme — qu’elle occupe le
premier plan ou qu’elle demeure en marge apparente du pouvoir — évolue au sein de
structures politiques et sociales élaborées par et pour les hommes . Il me parait
nécessaire de mettre en lumière cette quête inlassable de légitimité et de reconnaissance.
Je m’efforce de faire entendre cette voix trop longtemps reléguée au silence
par l’Histoire officielle afin de construire une identité plus inclusive . Cette aspiration
à choisir son destin, à refuser l’effacement, à affirmer sa dignité résonne encore
aujourd’hui dans les combats menés par des femmes privées de droits fondamentaux ,
en Iran, en Afghanistan et ailleurs.
Le féminisme contemporain, en interrogeant les fondements d’un patriarcat
institutionnel qui rabaissait, invisibilisait et minorait les femmes, participe d’une œuvre
de clarification morale . Le mouvement MeToo, en révélant les abus de pouvoir des
hommes, contribue à rétablir une exigence d’éthique dans le lien social et permet aux
femmes de reprendre le contrôle de leur propre histoire.
Pause
Et comme il faut bien conclure...
Ma responsabilité, en tant qu’écrivaine est de rappeler, à travers le détour du passé, que
l’être n’est jamais réductible à la force, au dogme ou à l’intérêt, mais qu’il demeure libre
de ses choix et de l’éthique qu’il s’impose.
Si mes livres ont trouvé grâce à vos yeux, j’y vois moins une reconnaissance
personnelle qu’un hommage rendu à ces valeurs anciennes, toujours vivantes, que le
Languedoc a portées, et que votre académie contribue, aujourd’hui encore, à
transmettre.
Je vous remercie de les avoir reconnues et de les faire circuler à votre tour , de passer le
flambeau de la mémoire pour éclairer l’avenir et lui donner, peut-être, la couleur de
l’âme.
Je vous remercie très sincèrement.
Florence Ferrari