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Le Rite, principe fondamental de la Franc-Maçonnerie

15 mai 2026 par
Jean-François GUERRY

  ​Dans le cadre de la Franc-Maçonnerie du 21ème siècle se développent un certain nombre de systèmes initiatiques. Ils sont caractérisés par le particularisme de leurs rites et l'orientation spécifique de l'itinéraire initiatique subi par leurs adeptes, S'ils comportent tous au moins trois degrés, ils se développent selon des étapes dont le nombre peut varier. Ils concourent tous à donner une vision symbolique de leur démarche mais ils peuvent emprunter des voies différentes.

  ​C'est ainsi que l'on distingue le Rite français, dont la symbolique a été très simplifiée en 1877 par le Grand Orient de France, le Rite Émulation, qui est peut-être le plus proche du rite des premières années de la Maçonnerie spéculative, le Rite Ecossais Rectifié, essentiellement chrétien, le Rite Ecossais Ancien et Accepté à vocation plus universelle, le Rite de Memphis Misraïm, contrefaçon exotique de la Maçonnerie, aujourd'hui marginalisé, ...

  ​  Chacun de ces rites fait appel, de la part de l'initiable, à des tendances particulières, à des aptitudes et à une sentimentalité qui peuvent différer, à des épreuves dont le caractère et le rythme varient.

​   Ce serait une erreur de croire que puisse s'établir une hiérarchie entre les initiés. Ce serait une erreur plus grave encore de supposer que le chiffre exprimant l'étape franchie confère une supériorité quelconque à un initiable pratiquant l'un ou l'autre rite. Le domaine de leur rayonnement et la nature de leurs vertus sont distincts et ne doivent pas être confondus ; il n'y a pas de hiérarchie entre le saint, le héros, le sage ou l'artiste.


La Franc-Maçonnerie est liée à un rite initiatique


​   Si la Franc-Maçonnerie était une société de pensée, il est probable que le Rite y serait depuis longtemps passé au second plan, comme accessoire. Seuls, peut-être, quelques pédagogues soucieux de méthode et de discipline, conserveraient pour lui un intérêt un peu désuet.

      Mais la Franc-Maçonnerie est une voie initiatique, c'est à dire conduisant à la connaissance de soi, du prochain et du Monde. Sans doute est-il d'autres voies qui ont aussi leurs rites : l'alchimie en fut une. La recherche scientifique en est une autre et Jacques Monod a quelques raisons de voir dans la méthode scientifique les moyens d'une ascèse ou les prolégomènes à une éthique. Au reste, les rites de chasse, de tir à l'arc sont extrêmement formateurs.

    Le Rite est un moyen. Et le moyen de la continuité par excellence. Notre société maçonnique tient au maintien du Rite dans la mesure où celui-ci constitue l'élément éducateur, le facteur d'initiation aux conditions de l'existence, l'instrument de stabilité. Il est bien vu que les rites d'agrégation, de communion, de passage et même d'excommunication constituent la trame sur laquelle se développe et perdure la vie culturelle.

      Mais le Rite que l'on observe dans les Loges est aussi un Rite de préservation. Dès lors, ce qui compte, c'est le sérieux avec lequel nos rituels sont vécus et conservés. Il n'est pas question de les pratiquer sans conviction ni compréhension. D'ailleurs, minimiser le rôle du Rite paraît assez difficile. Le Rite est sécurisant, il est un élément de communion, un code de communication. Il peut fournir d'excellents thèmes de réflexion. Enfin, en tant que corpus, c'est à dire en tant que système de rituels complémentaires, il peut constituer un élément efficace d'initiation. "On passe de l'acte à la pensée par le rite" dit Konrad Lorentz. Ce ne sont pas les conceptions métaphysiques, ce n'est pas le discours rationnel et logique qui règlent nos comportements fondamentaux, c'est un ensemble de relations organiques signifiantes. Le Rite pourrait n'être ainsi que la codification intellectualisée des comportements inspirés par les nécessités de l'ordre grégaire. Il serait bien porteur d'une connaissance, sans doute différente de celle que nous lui prêtons volontiers, mais ce qui est en bas n'est-il pas comme ce qui est en haut ? Et il nous faut regarder en haut et en bas si nous voulons comprendre ; la tradition est aussi un phénomène organique et irrationnel. Or deux dangers menacent les sociétés traditionalistes. Le premier est celui qui transforme le Rite en liturgie sous l'effet d'un mysticisme lié au comportement religieux. On passe du ritualisme au dogmatisme dès qu'on cesse de considérer l'aspect symbolique du message pour adopter l'attitude explorante et le souci perfectionniste. Il y a longtemps que l'on sait que la lettre tue et que seul l'esprit vivifie. II faut vivre le Rite en état d'éveil : c'est le premier devoir du Franc-Maçon. Le second danger est, au contraire, celui que nous constatons dans les sociétés qui n'ont pas acquis le sentiment de l'efficacité radicale du Rite. La dispersion, l'absence d'unité intérieure, l'illusion d'une pensée qui serait mieux assurée sans objet et sans discipline. De ce point de vue, on peut dire que le plus mauvais des rituels est encore préférable à l'absence totale de rituel.

      Corps de rituels, ensemble de pratiques traditionnelles, le Rite codifie une expérience communautaire quasi-immémoriale. Il nous rattache à des traditions : celle des constructeurs, celle des chevaliers, celle des gnostiques, celle des païens, celle des Juifs, celle des Chrétiens et, certainement, à la tradition égyptienne, c'est à dire qu'il nous rattache à l'expérience humaine.

      Cette expérience humaine est si diverse dans ses expressions mais si cohérente dans son fonds qu'on ne peut pas prétendre connaître toutes ces traditions ni se sentir diminué parce que les circonstances nous amènent à travailler plus selon l'une ou quelques-unes d'entre elles. Nous suivons, nous, la Tradition occidentale d'un courant initiatique mondial. C'est peut-être pour cela que certains peuvent considérer, au nom de l'universalisme, que notre tradition est trop circonscrite et qu'il nous faut emprunter à d'autres rites, à d'autres traditions. D'autres, étourdis par le changement de société généré par la course exponentielle du progrès affirment que les vieux ne détiennent plus le secret des choses et que, dans ces conditions, notre Tradition est devenue désuète voire obsolète.

Nous pouvons penser que les traditions des constructeurs, des chevaliers, des gnostiques ne correspondent plus aux exigences d'une initiation moderne. Nous pouvons exprimer le désir de changer la figure et l'expression de ce que nous reconnaissons comme les sources de notre démarche spirituelle et le fondement de notre action temporelle. Nous pouvons imaginer qu'à une époque où les métiers ne sont plus que des techniques, les combats pour la justice et la dignité, aux dires de certains, d'un autre âge, la recherche de la Lumière une exigence illusoire, nos rituels ne sont plus accordés aux impératifs de la vie et du monde moderne. Nous le pouvons, pourquoi pas ? Mais il faut savoir ce que l'on veut. Je crois qu'il est possible de caractériser la nouvelle situation de l'homme dans le monde comme la plus précaire et la plus glorieuse qu'il lui ait jamais été donné de connaître. La plus glorieuse car le triomphe des techniques fait de l'homme un prodigieux conquérant ; la plus précaire parce que nous sommes tous aussi incertains que jamais de notre devenir.

      En fait, les informations nous assaillent, les contraintes nous paralysent, les techniques nous aveuglent. Dans ces conditions peut-on garder encore quelque illusion sur la maîtrise que nous pouvons exercer sur nos pensées et sur nos actes ? Nul ne contestera combien sont difficiles les voies de la sagesse et combien d'êtres désemparés se vouent à toutes les exigences plus ou moins authentiques de mages, de yoghi, voire de charlatans purs et simples, faute de percevoir ce que notre Ordre maçonnique leur offre de prudente approche spirituelle, de progression mesurée, de modestes découvertes, certes, mais de fraternelle sécurité. Ce qu'il manque à ce monde, ce n'est pas une âme, c'est véritablement un corps pour la porter. Sinon un corps, du moins des principes pour soutenir cette espérance. Et, puisque les hommes ne savent plus où trouver la foi, faut-il beaucoup de vanité pour croire que c'est encore possible dans nos Loges ?

     Il revient d'affirmer que toute société (et notre société initiatique plus spécialement) est animée d'un double courant qui inspire sa vie organique. Un courant ascendant qui porte en lui la richesse des peuples, les aspirations du grand nombre, les exigences immédiates, manifestées sous les formes diverses et multiples des rapports d'intérêt, de puissance et de droit. Et un courant descendant, moins abondant mais plus pur, qui déverse les clartés de la connaissance, qui expose les préceptes de la sagesse et se manifeste sous la forme permanente d'une exigence de désintéressement, de libération d'harmonie. Or ce double courant, que nous constatons dans toutes les sociétés réellement constituées organiquement, paraît indispensable à la vie mais à l'Ordre même. Nous le retrouvons sur tous les plans, évidemment sous des aspects différents, mais analogiques et parfaitement comparables. L'un de ces mouvements, vers le bas et l'harmonisation, est manifestation de liberté ; l'autre, vers le haut et l'uniformisation, est effet de la nécessité. Une société, une cellule mais certainement aussi un monde ou un univers cosmique où ces deux mouvements ne s'accorderaient pas serait rapidement voué à la ruine. On comprend mieux, dès lors, le rôle majeur du Rite dans nos Ateliers placés au point de rencontre de ces deux courants.

​  Que serions-nous sans lui ? J'ai, quant à moi, le sentiment qu'il ne serait pas difficile de trouver des itinéraires pervers que certains ne manqueraient de qualifier d'ouvertures originales. L'accord avec les exigences du monde moderne ? C'est le leitmotiv d'une génération de Maçons qui reprochent au Rite son formalisme, son ésotérisme, sa figuration d'un état culturel prétendument dépassé. À la limite le Rite toucherait à l'âge fétichiste voire à l'infantilisme. Parler de Dieu comme les hommes nos ancêtres, en ont parlé, serait-ce se diminuer, serait-ce y croire ? Et pourtant, qui n'a jamais prétendu que la culture était autre chose que le sentiment bien compris des tentatives passées, des efforts continus, des espérances ferventes de l'humanité en marche vers l'avenir ? Nous n'avancerons pas sans avoir reconnu par quels chemins sont passés les hommes qui nous ont fait ce que nous sommes. Il y a quand même un peu trop d'orgueil et de stupidité à croire que le monde est né avec nous, même si chacun, de nous représente une nouvelle chance pour l'humanité.

​  Quoi qu'il en soit, il paraît nécessaire d'affirmer quelques exigences rigoureuses quant au Rite. La première est celle de la signification et de la cohérence du Rite. Un Rite doit intégrer les données de la connaissance sur tous les plans : de l'homme, de la vie, de l'ordre universel et de l'expérience vécue. En ces matières, il est très difficile de savoir sur quoi débouche une initiation. On juge l'arbre à ses fruits. L'ancienneté des rituels permet de s'assurer sur ce point quant aux effets de leur mise en œuvre. Mais, aspect beaucoup plus important de la question, un Rite n'est pas une création rationnelle. S'il est œuvre où l'esprit et l'expérience conjuguent leurs efforts pour l'élaboration d'une méthode, il est exclu d'espérer qu'elle surgira toute achevée de l'esprit d'un homme. Il faut de longues confrontations pour découvrir le sens d'un Rite. Les grands thèmes de la tradition viennent du fond des temps et leur mise en œuvre est une lente, très lente épreuve de l'esprit humain face à ses problèmes. Bouddha, Jésus ont exalté la flamme et marqué des moments de l'humanité mais ils n'ont été que des signes dont les générations qui les ont précédés, comme celles qui les ont suivis, ont porté l'expression jusqu'aux aspects que nous connaissons. C'est en ce sens, d'ailleurs, que leur existence historique n'a pas grand intérêt. Il semble que les Rites naissent d'une rencontre entre des traditions qui cherchent une formule et des images et des sages qui savent traduire les aspirations de l'homme, comme les nécessités de sa condition, en fonction de la sensibilité des temps. Il y a des âges de l'homme et, sans doute, à chacun ses caractères propres et ses formes d'initiation.

Peut-on envisager de faire table rase de nos rituels ?

« Ce que tu as hérité de tes pères acquiers-le afin de le posséder ».

                                                                                                                        Goethe

Élie Vidrequin.


www.lafrancmaconnerieaucoeur.com

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