Parler de la Sagesse semble être d’emblée une impossibilité ou, du moins, une
certitude de ne pas arriver à la définir, parce que, pour la définir, il faudrait la
connaître, donc avoir vécu cet état, avoir été sage un instant, peut-être plus un
moment : mirage ou vanité ?
Les philosophes associent la Sagesse à la philosophie ; pour certains, à l’art de
mourir et, pour d’autres, à l’art de vivre. Ma préférence va à ces derniers. Ils
caractérisent cette Sagesse par un état particulier, presque gazeux : celui de la
sérénité, la vague impression que rien ne peut nous atteindre, un peu comme si
nous avions la possibilité d’être « hors-sol », pour parler moderne. Nous
pourrions échapper à la matérialité, à notre matérialité ? Cela me semble
présomptueux : une idée selon laquelle la Sagesse serait un état sublime de
l’homme. L’homme se rapprocherait ainsi de ce qu’il n’est pas et ne sera jamais
: un Dieu ! C’est-à-dire totalement désincarné, non soumis à ses sentiments et à
ses passions. Une espèce d’être à part, qui serait esprit et âme sans corps, ce qui
est impossible puisque l’âme et l’esprit ont besoin d’un support, et que ce
support est le corps.
Les écoles philosophiques, sans doute pour séduire leurs adeptes, ont toutes
promis la possibilité d’atteindre la sérénité, de dissiper les troubles de l’homme :
chez Épicure, dans son Jardin, la sagesse est l’ataraxia ; sous le Portique de
Zénon, elle devient apatheia ; plus près de nous, Spinoza y voit le salut de
l’homme. Ce dernier est plus proche des promesses des religions.
La Franc-maçonnerie, me semble-t-il, a une approche différente de ce désir de
Sagesse. Elle fait référence à ce triptyque : Corps, Âme et Esprit, quand elle
énonce trois de ses colonnes : Sagesse, Force et Beauté, comme injonction
performative de réalisation de l’homme par la pratique initiatique, pour arriver à
un objectif de réalisation personnelle, de projet de vie. Constatant la dualité, elle
prend en compte l’homme avec sa matérialité et sa spiritualité pour construire un
humanisme.
Par sa pratique, elle constate que, lorsque les hommes se reconnaissent pour
frères, l’amour est si fort entre eux qu’ils peuvent atteindre une forme de
sérénité. Ils vont même jusqu’à définir cette sérénité d’un mot : « égrégore », un
moment où l’esprit domine la matière, un moment où le Compas recouvre
l’Équerre.
Cet état n’apparaît pas brutalement, soudainement, du moins au début du chemin
initiatique ; il n’est pas, comme dans les religions, une révélation après une nuit
de feu mystique. Cet état est dévoilement. Par la force mystérieuse du Rite, on
parle de modifications d’états de conscience, d’ascension scalaire, de montée
d’une échelle mystérieuse.
Cet état est toujours la conséquence d’un bouleversement, d’un changement
d’état, d’une conversion du regard, état qui fait suite, le plus souvent, à un
événement de la vie, à un moment où les choses « vont de travers ». Aller de
travers n’est pas alors pris dans un sens négatif, mais positif. Cela nous fait sortir
de nos habitudes et de nos certitudes, nous permet de nous débarrasser de ce que
nous considérions jusqu’alors comme indispensable.
C’est bien dans les « chemins de traverse » que nous découvrons la lumière
cachée, pas sous les néons. Sur ces chemins du désir de Sagesse, le cherchant
aperçoit toujours des choses qui vont de travers ; c’est bien pour cela qu’il est là
: pour rectifier et avancer. Nous ne sommes pas sur ces chemins de traverse pour
endurcir nos cœurs, mais pour nous aguerrir, comme le disait Etty Hillesum.
La Sagesse, comme l’initiation, vient d’abord par le corps, puis se propage dans
l’âme, qui fait vivre l’esprit. Serions-nous initiés et un peu plus sages si nous
étions incapables de souffrir, d’être émus, troublés ? La Sagesse maçonnique,
comme l’initiation, n’est pas désincarnée : elle est en nous ; elle est nous, qui
sommes Corps, Âme et Esprit, elle est sujet de découverte.
Nous avons tendance à assimiler la Sagesse à la connaissance avec un petit « c
». Le Sage n’est pas un savant ! Il n’est pas un arbre sec au tronc rempli de
savoirs, mais un arbre vivant, dont les rameaux poussent sans cesse, pas toujours
comme on le voudrait, mais l’arbre tient debout, avec ses puissantes racines
ancrées dans la terre et ses feuilles orientées vers la Lumière. Il est toujours en
pleine action.
La Sagesse est donc pensée et action. Elle n’est pas une doctrine, mais une
activité. Elle est le produit de nos bonnes passions, de notre lutte contre les
mauvaises passions, par la pratique des vertus qui ennoblissent l’homme. Elle
est raison, loi universelle, catégorique du devoir, mais toujours loi d’amour.
Jean-François Guerry.
