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L'art de la mémoire

6 juillet 2026 par
Alain APPERCEL

L’expression par cœur qui renvoie aux bancs de l’école est volontairement ignorée.


Bref historique


Dans l’Antiquité, les intellectuels, les médecins, les prêtres, ne disposent pas de

supports pour fixer les connaissances et transmettre le savoir. Tout naturellement,

l’utilisation de moyens mnémotechniques est développée. Ainsi, progressivement, va

s’installer une véritable méthode, l’art de la mémoire.


La première référence connue remonte au poète grec Simonide de Céos. Lors d’un

banquet où il est invité, le bâtiment s’effondre. Il faut identifier les victimes et il n’y a que

lui qui se remémore les noms et les places des convives. Le principe est simple : associer

des lieux (loci en latin) à des images mentales. Les Grecs considèrent la mémoire comme

l’une des cinq parties de la rhétorique, aux côtés de l’invention, la disposition, l’élocution

et l’action.


Plus tard, à Rome, l’art de la mémoire connait un grand succès avec les orateurs

romains font de longs discours sans note. Un signe d’excellence. Les loci étaient au cœur

de la méthode : les orateurs associaient des idées à des emplacements imaginés dans un

espace familier. Cicéron, dans son ouvrage De Oratore, Quintilien, dans Institutio

Oratoria, décrivent ces techniques.


Durant la période médiévale, l’art de la mémoire est au service de la foi. Dans les

monastères, on copie et commente les textes antiques avec dévotion. Citons Saint

Thomas d’Aquin qui l’adapte à la scolastique (enseignement philosophique et

théologique).


La Renaissance, et le courant néoplatonicien, notamment Marsile Ficin et Giordano

Bruno, en font un instrument de méditation et de transformation de l’esprit. Citons aussi le

célèbre Théâtre de la mémoire de Giulio Camillo (1480-1544), une maquette à hauteur

d’homme avec 7 gradins, divisés en 7 secteurs. A chaque place sont attribuées une ou

plusieurs images, qui représentent une figure symbolique empruntée à la mythologie, à la

kabbale ou à l’hermétisme. 


Suit une période de déclin accélérée par la montée de l’imprimerie (Gutenberg en

1450) et la disponibilité accrue des livres. Le déclin se poursuit au siècle des Lumières.

Une période de résurgence apparait au XIX ° avec la généralisation de l’instruction et

l’apparition de nombreux manuels de mémorisation.


Aujourd’hui, à l’ère du numérique et de l’intelligence artificielle, on peut craindre une

faiblesse de la mémoire individuelle conduisant à un appauvrissement de la pensée. Mais

si nous déléguons beaucoup de taches à nos smartphones ou ordinateurs, l’art de la

mémoire reste nécessaire pour gérer le savoir dans de nombreux domaines d’activités.

En outre, des études montrent qu’il contribue largement au développement de

l’attention chez les jeunes, ainsi qu’à la prévention des troubles cognitifs liés à l’âge.


L’art de la mémoire au Rite Emulation

L’art de la mémoire a un rôle important dans la pratique maçonnique. Sur les six Rites

que propose la Grande Loge Nationale Française, trois sont des Rites oraux qui font

appel à l’art de la mémoire. Le Rite Emulation est l’un d’eux.


Un héritage vivant de la maçonnerie britannique et de la Grande Loge Unie

d’Angleterre. Notons qu’en Angleterre, on ne parle pas de Rites mais de Workings, c’est-

à-dire de manière de travailler en Loge dans un cadre commun. A côté d’Emulation

Working, le plus pratiqué, il en existe d’autres, Stability, Oxford, Taylor, West End, etc.

avec des différences certes minimes mais auxquelles les Anglais sont très attachés.


Un fait illustre bien l’importance de l’art de la mémoire. Il a fallu attendre 1969 pour que

le premier rituel Emulation soit officiellement publié par l’Emulation Lodge of Improvment,

la Loge de perfectionnement de l’UGLE.

Un Rite opératif

Donner le rituel demande une exigence qui rappelle l’apprentissage des bâtisseurs,

ainsi que les anciens devoirs. Le métier. Le craft disent les anglais. Comme chez les

maçons opératifs, la transmission passe par l’imitation du geste et sa parfaite maîtrise.


Une pratique entièrement mémorisée et une exécution rigoureuse du rituel. Seul le

Passé Maître Immédiat a son rituel ouvert devant lui. Les Officiers doivent connaître

parfaitement leur rôle et restituer les textes avec fidélité. Les répétitions sont

indispensables pour assimiler la justesse des postures et des déplacements.


Une cérémonie parfaitement exécutée donne de la solennité à la tenue. Alors les

silences sont des moments suspendus. Alors on s’imprégner des mots, des symboles.

Alors la Loge devient un lieu de partage et d’égrégore. Alors la fraternité prend tout son

sens.

La transmission initiatique

La transmission procède d’une mémoire vivante. Nous sommes plus, au Rite

Emulation, dans la tradition du tailleur de pierre que dans le discours de l’orateur. Le rituel

ne se limite pas à être dit, il est incarné.


Le Frère qui entre dans la filière des Officiers de la Loge en tant que 2 éme Expert sait

qu’il sera Vénérable Maître cinq ans après. Un temps suffisant pour apprendre le texte

des cérémonies des trois grades. Plus il s’imprègne du rituel, plus il s’accomplit, plus il

apprend à mieux se connaître. Une intériorisation progressive fondée sur la pratique.


Comme le dit la GLNF sur Regius, « Le fondement de la démarche Emulation est de

perpétuer une tradition orale, transmise par une chaîne ininterrompue d’hommes, de

conserver un rituel de travail maçonnique comme on l’a reçu, et préparer le frère qui le

suit à prendre sa place. »


Il n’est pas dans les usages de réaliser des planches au Rite Emulation. Mais rien ne

s’oppose à faire des travaux écrits en dehors des Tenues. L’exercice peut se révéler

profitable en complément de l’art de la mémoire. Rien n’interdit non plus les anciens à

transmettre leurs savoirs par écrit...

Le rituel comme outil de travail

L’art de la mémoire n’est pas qu’une simple technique utilitaire. Il invite à un travail

sur soi. La marque d’un engagement personnel. Il aide à la découverte du symbole. Il

crée du lien avec les Frères. Donner le rituel en Tenue est un acte d’amour.


Contrairement à l’idée reçue, chacun a la capacité de présenter un texte mémorisé.

Quels que soient l’âge ou l’éducation reçue. Avec plus ou moins de facilité et de talent.

Peu importe. L’essentiel est de faire. Avouons aussi qu’il est juste de restituer aux plus

jeunes ce que nous avons reçu de nos Frères anciens.


Mais l’homme se laisse parfois dominer par ses émotions. Positives ou négatives,

mobilisatrices ou inhibitrices.


Autant certains y trouveront un moyen de se valoriser en relevant un défi, de

renforcer l’estime de soi, de rechercher le regard admiratif des autres, d’autres en

revanche seront terrorisés. La crainte de se tromper. L’angoisse de ne pas être à la

hauteur. La peur de se montrer ridicule. Les premiers souvent se surestiment, les

seconds toujours se sous-estiment.


Inutile d’évoquer l’évitement peu glorieux devant un travail qui nous est demandé.

La liste des mauvais prétextes est bien connue. De l’hypocrisie au cynisme assumé.

Quand la paresse s’installe dans les esprits, quand la solidarité fait défaut, alors les

pierres mal taillées prennent le risque de faire vaciller l’édifice…


Heureusement, la plupart des Frères comprennent que la démarche initiatique exige

quelques efforts, et que c’est à ce prix que l’on peut en retirer tous les bienfaits.


Quelques recettes simples et faciles à mettre en œuvre

Notre Frère doit savoir qu’il n’est pas tenu d’avoir une mémoire d’éléphant ou un

talent d’acteur. Le but n’est pas de faire un show sur une estrade, ni de rivaliser pour

démontrer sa valeur. A chacun ses moyens. Faire ce que l’on peut est déjà bien.

  • Identifier la meilleure voie de mémorisation : le visuel, l’auditif, voire le toucher. Le but est de créer des images mentales. Imaginer des lieux (pièces de la maison ?) où se déplacer au fil des paragraphes. Utiliser un appareil enregistreur. Détenir un objet dans la main avec le doigt qui trouve des repères.
  • Commencer par un texte facile : quelques lignes suffisent au départ.
  • Mettre de la passion dans l’intonation : l’enthousiasme, la voix qui motive.
  • Lire et relire le texte : bien comprendre le sens du texte et ce qu’il apporte, s’en imprégner.
  • Repérer les titres, les en-têtes, les paragraphes : par exemple, imprimer le texte en différentes couleurs, placer des post-it ou des index.
  • Trouver son répétiteur ou coach : épouse, ami proche, Frère.
  • Répéter à voix haute : mobiliser ses cordes vocales pour coordonner l’intellect et la voix. Se mettre en situation. Ne pas hésiter à parler haut et fort.
  • Ne pas se bloquer sur une erreur ou un oubli : le risque est de mémoriser l’erreur et de la refaire à chaque fois. Le doute peut être bloquant.
  • De la respiration : commencer un début de phrase sur une expiration. Ménager des courts moments de silence pour reprendre le souffle.
  • S’entraîner devant un miroir : notre propre image nous influence. S’imaginer en Loge. Là encore, un bon moyen de se mettre en situation.
  • Des acronymes pour servir de repères : mots formés à partir des initiales de plusieurs mots successifs. Ne pas en abuser au risque de compliquer la tâche.
  • Travailler en séquentiel : décomposer le travail en plusieurs parties. Une fois chaque partie apprise, revenez au début pour garder une vue d’ensemble.
  • Programmer des séances de travail : privilégier les courtes sessions renouvelées aux longues séances qui s’avéreront inefficaces. Se tenir aux rdv programmés.
  • De la concentration : trouver des endroits calmes et des moments de tranquillité. Oublier le smartphone et ses injonctions incessantes.


​A chacun d’aller puiser dans ces recettes pour trouver les mieux adaptées à sa

personnalité et à ses aptitudes. Dernière suggestion : commencer dès l’initiation à

entraîner l’esprit à l’art de la mémoire, comme beaucoup le font aussi pour le corps.

Pour conclure, deux citations de Cicéron (106 -43 av. J.-C) :

« L'orateur parfait est celui qui par la parole sait instruire, plaire et toucher. »  
« La mémoire réside dans la perception solide des choses et dans mots dans

​  l’âme ; la prononciation consiste à contrôler la voix et le corps pour convenir à

​  la dignité des choses et des mots. »


Alain APPERCEL



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Alain APPERCEL 6 juillet 2026



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