De tous temps, l’image de soi fascine l’homme. Il lui faut un miroir. Quel que soit l’objet, une pierre polie telle que l’obsidienne, un bout de verre, un morceau de métal, ou encore un plan d’eau qui reflète son image. A travers les siècles, le miroir évolue. Des peintures murales de la préhistoire aux statues de la période antique, des autoportraits de Dürer ou de Rembrandt (plus de 100) à la photo dès 1860, et plus récemment les selfies sur les réseaux.
Le miroir fait voyager notre imaginaire vers des destinations diverses. Objet sacré de l’harmonie en Chine. Symbole de la plus haute connaissance dans le bouddhisme. Au sein de l’empire romain avec Saint-Paul dans ses épitres aux Corinthiens « Nous tous qui, le visage découvert, contemplons comme dans un miroir la Gloire du Seigneur, nous sommes transformés en la même image… »
Le miroir fascine aussi par sa symbolique. Des philosophes grecs et de la littérature du moyen-âge aux romans et films de l’ère moderne. Entre Platon, Sénèque, plus tard Lewis Carroll et son célèbre roman De l'autre côté du miroir, Jean Cocteau et son film culte la Belle et la Bête, les psychanalystes, notamment Jean Lacan et son stade du miroir, etc.
On ne peut ignorer le mythe de Narcisse du poète Ovide (43 av. J.C.-19 ap. J.C.) dans Les Métamorphoses. Le jeune Narcisse tombe amoureux de sa propre image dans l’eau d’une source. Le poète l’interpelle « Insensé ! Pourquoi suivre ainsi cette image qui sans cesse te fuit ? Tu veux ce qui n’est point. » Face à cette passion sans espoir, il finira par s’égarer et se perdre totalement en plongeant un poignard dans sa poitrine. Ovide rappelle que le devin Tirésias consulté pour savoir si cet enfant connaitrait les temps lointains d’une vieillesse épanouie avait répondu. « S’il ne se connait pas ! »

En Franc-maçonnerie
Il en est de même chez les Francs-maçons, le chemin initiatique ne s’arrête pas à la surface du miroir. Introduit pour la toute première fois en 1782 dans les rituels maçonniques du Rite Ecossais Rectifié, le miroir est pratiqué au grade de Compagnon. Plus tardivement, il est adopté par le Rite Ecossais Ancien et Accepté, puis par le Rite Français, où il est présenté lors de l’initiation. A la question posée par le Vénérable Maître « Vous avez peut-être des ennemis. Si vous en rencontriez dans cette assemblée, ou parmi les francs-maçons, seriez-vous disposé à leur tendre la main et à oublier le passé ? », le récipiendaire répond « Oui ». Le Vénérable Maître poursuit « Ce n’est pas toujours devant soi qu’on rencontre des ennemis. Les plus à craindre se trouvent souvent derrière soi. Veuillez-vous retourner. » Se retournant, le récipiendaire se découvre alors stupéfait dans un miroir ! Au-delà du pardon, le miroir interpelle l’apprenti sur sa capacité à se perfectionner.
Les Rite Émulation, York et Standard d’Ecosse procèdent autrement. Dans l’oralité et l’art de la mémoire. Les exhortations contiennent des recommandations et des devoirs envers soi-même et envers ses semblables. La finalité est la même dans tous les rites.
Deux formules peuvent illustrer la Franc-maçonnerie. Le fameux Connais-toi toi-même qui figurait sur le fronton du Temple de Delphes et repris par Socrate. Ainsi que le verset biblique de Mathieu (22 : 37-39) Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
La connaissance de soi est en effet un préalable au cheminement initiatique. Dans le miroir, nous sommes sans fard, sans artifice. Mais l’interprétation que l’on peut faire de son image est plus ou moins fidèle. Être plutôt que paraître, servir plutôt que briller, rencontrer plutôt que conquérir. Ce sont là des valeurs qui exigent une conversion intérieure. Il faut savoir traverser le miroir.
Plus ou moins consciemment, plus ou moins consentant, l’homme est soumis à un environnement. Un ensemble d’expériences cumulées et d’influences entrelacées. La société adore le paraître. Elle confond vitrine et vérité. Exhibition et sincérité. Il ne faut pas s’étonner de la perte de sacré quand tout est faux. Le Franc-maçon doit, par son exemple, lutter contre ces tendances. Une parole juste, un silence fécond. Ce qui élève n’est pas ce qui s’affiche.
Mon Frère, qu’est-tu venu chercher ici, si ce n’est te rencontrer toi-même ?
Le miroir maçonnique ne se limite pas à une introspection, il fait appel à une autre dimension. L’amour fraternel qui nous unit dans l’harmonie et la lumière divine. Le regard des autres va devenir le miroir où nous nous retrouvons, un miroir composé de tous nos Frères, dans leur diversité et leur richesse. Sans exclure personne. Les Frères que nous fréquentons, ou les personnes que nous croisons, renvoient notre reflet. Nous sommes reconnus par l’autre. Et nous le reconnaissons comme tel. La progression initiatique résulte d’une démarche interactive. Nous apprenons de l’Autre celui que nous sommes vraiment.
Aimer son prochain comme soi-même passe par le détachement de soi. En toute humilité. Mais, chez l’homme, rien n’est simple ! Aller au-devant de nos semblables peut s’avérer vain, voire négatif, quand on voit chez l’autre, ou quand on refuse de voir, ce qui existe et ce qui nous exaspère. Le psychanalyste Carl Gustav Jung préfère mettre l’accent sur le positif « Tout ce qui nous irrite chez les autres nous conduit à une meilleure connaissance de nous-mêmes. » C’est l’effet miroir. Le phénomène de la projection, l'une des principales causes de souffrance, qui passionne les psychologues depuis toujours. Sans en être conscient, nous renvoyons à l'extérieur de nous-mêmes ce qui s'y trouve caché, enfoui, le positif comme le négatif. Ajoutons, pour un peu de légèreté, que le miroir prend la forme de la psyché, le nom donné à cette glace mobile montée sur un châssis à pivots. Il n’y a point de hasard, avait dit Voltaire !
Sur le plan comportemental, l’empathie facilite les choses pour s’avancer à la découverte de nos Frères. Une attitude qui aide à comprendre, presque à ressentir l’autre de l’intérieur. Sans être intrusif. Dans le respect, l’écoute et l’harmonie du moment choisi.
L’harmonie comme un état de conscience, une volonté de se sentir bien avec autrui, en ouvrant un chemin de fraternité. Que l’amour règne parmi nos Frères ! Harmonie des mots qui sonnent justes. Harmonie des comportements, dans la bienveillance. Harmonie et fluidité dans le cérémonial. Harmonie des objets dans la Loge. Harmonie dans la musique, les notes qui tombent en parfait accord.

Face au miroir
Le miroir fascine et dérange. L’image qu’il renvoie est fidèle, illusoire ou inattendue. L’homme simple n’y voit qu’un reflet de lui-même. Le Franc-maçon y cherche la vérité.
Traverser le miroir revient à franchir une porte mystérieuse. Entre ombre et lumière. Nous sommes sur un chemin jalonné d’obstacles et de voies de passages. Un véritable labyrinthe.
Identifions les obstacles. Sans être exhaustif. Sachant que toute ressemblance avec un Frère existant ou ayant existé serait purement fortuite. Nous les classons en trois familles. L’ego, les émotions et l’ignorance. Les deux premières, ego et émotions, nous aveuglent, la troisième ne nous permet pas de voir, ce qui n’est guère mieux...
- Dans la famille ego, figurent l’orgueil, la vanité, les certitudes, les postures, le paraître, la mégalomanie, le mensonge, la manipulation, l’intrigue, l’individualisme.
- Dans les émotions, on trouve l’envie, la colère, le doute, la peur, la jalousie, la haine.
- Quant à l’ignorance, elle se traduit par la paresse, les clichés, la facilité, la distraction, l’intempérance, la dispersion de la pensée, le défaut de culture, le manque d’analyse.
Progressivement, l’ombre disparait pour faire place à la lumière. Le Franc-maçon éclairé se révèle dans le miroir. Il change. Souvent dans l’indicible, ce sont les autres qui le reconnaissent comme tel. Dans le labyrinthe initiatique, il a su trouver les bonnes voies.
- L’engagement : l’appropriation, la quête, le travail constant, la volonté, la transmission.
- L’ouverture de la conscience : l’éveil, le discernement, le courage d’aller en soi, le détachement, la profondeur de la spiritualité, la vraie connaissance.
- Le meilleur des qualités humaines : l’humilité, l’amour des Frères, la sincérité, l’exemplarité, la sagesse, la générosité du cœur, la tempérance
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Le Maçon qui décide de faire ce long voyage à travers le miroir n’échappera pas à cette question existentielle, récurrente, éternelle depuis la nuit des temps :
Mon désir est-il celui d’être un autre ou celui de rester tel que je suis ?
A chacun de choisir son miroir. Nous sommes dans le domaine de l’intime. Mais choisir son miroir, c’est déjà penser à la connaissance de soi et aller à la découverte de l’Autre.

Quelques citations pour réfléchir sur le miroir :
Platon fait parler Socrate dans Alcibiade « Tu n’as pas été sans remarquer, n’est-ce pas, que quand nous regardons l’œil qui est en face de nous, notre visage se réfléchit dans ce que nous appelons la pupille, comme dans un miroir ; celui qui regarde y voit son visage…Ainsi, quand l'œil considère un autre œil… il s'y voit lui-même. »
Cicéron dans De Oratore « Les yeux sont le miroir de l’âme. »
La Fontaine dans L'Homme et son Image. « Il accusait toujours les miroirs d'être faux. »
Gustave Thibon dans L'Ignorance étoilée. « Qu'es-tu donc, toi qui m'aimes ? Le miroir où je me regarde ou l'abîme où je me perds ? »
Jean Cocteau dans Le sang d’un poète « Les miroirs feraient bien de réfléchir un peu avant de renvoyer les images. »
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Ce travail n’est pas un exposé magistral, ni un discours sur la méthode. Il n’a pour ambition que de suggérer quelques voies. Juste un pas en avant. En Franc-maçonnerie, on ne transmet pas une doctrine, on accompagne une conscience en éveil.
Alain APPERCEL