Qu’est-ce que la gnose, et pourquoi continue-t-elle de traverser les siècles jusqu’au cœur du Temple maçonnique ? Trop souvent réduite aux hérésies dualistes des premiers siècles, la gnose est avant tout une quête sacrée : celle d’une connaissance intérieure, transformatrice et libératrice, qui place la conscience au centre de l’expérience humaine.
En explorant ses racines antiques, son syncrétisme avec le platonisme ou le christianisme des origines, puis son écho dans la symbolique de l’Étoile Flamboyante, cette planche propose d’éclairer le passage de la gnose historique à la démarche maçonnique. Une invitation à dépasser le simple savoir intellectuel pour faire de la connaissance un levier de perfectionnement moral, d'amour-agapè et de liberté.
La gnose est un concept philosophico-religieux signifiant « connaissance » en grec. Il s’agit surtout d’une école de pensée, d’un ensemble de doctrines qui renvoient à la connaissance cachée de Dieu, du cosmos et de l’homme. Elle transmet aux initiés le secret de leur Origine et leur donne les moyens de réintégrer le monde spirituel dont ils ont été déchus par l’incarnation. La connaissance est le fruit d’une révélation intérieure, dans le sens d’une recherche spirituelle, d’un éveil de la conscience, reposant sur une initiation ou la transmission d’un message. À la fois science, connaissance et sagesse, la gnose se donne pour but de transformer l’homme dans sa totalité et de le conduire à changer son comportement. Détachée de l’obéissance à tout magistère, sous le seul souffle de l’esprit, elle introduit l’être dans une nouvelle dimension : celle de l’intériorité et de la profondeur. Pour résumer, nous dirons que la gnose est une doctrine ésotérique qui propose à ses initiés d’accéder à la libération, au salut, par la connaissance et non par la croyance. C’est à la fois une philosophie spiritualiste et une mystique.
Mais il ne convient pas de parler d’une gnose, mais plutôt de gnoses au pluriel, dans la mesure où la gnose est présente dans la plupart des grandes spiritualités. Elle constitue, à ce titre, un syncrétisme, un ensemble de valeurs morales, de vérités archétypiques communes à différentes civilisations. La gnose est en ce sens l’exemple même de l’unité transcendantale des religions au-delà des croyances et des dogmes. Elle réconcilie l’Orient et l’Occident, instaurant une Tradition commune.
Nous nous intéresserons essentiellement à la gnose antique, la gnose chrétienne. Nous n’évoquerons pas non plus la gnose prise dans un sens dégradé que l’on trouve dans la magie, l’occultisme ou l’illuminisme. Après avoir défini la différence entre la gnose et le gnosticisme, nous verrons en quoi la gnose chrétienne a été une tentative de synthèse entre différentes écoles de pensée non chrétiennes, puis nous tenterons de comprendre ce qui en fait une philosophie spiritualiste.
I / Différence entre gnose et gnosticisme
De nombreux auteurs distinguent le mot gnose du terme gnosticisme :
A/ Gnose
- Le gnosticisme, dit aussi gnose chrétienne dualiste, est utilisé dans un sens historique se référant à la notion de connaissance propre aux IIᵉ, IIIᵉ et IVᵉ siècles de notre ère, à l’intérieur de l’Empire romain. Il désigne des mouvements du « christianisme ancien », mais relevant souvent d’une idéologie dualiste elle-même antérieure au christianisme, reposant sur l’existence de deux principes : le principe du bien, créateur du monde spirituel, éternel, et le principe du mal, créateur de la matière et du temps. Le gnosticisme se partage en une multitude de sectes, d’où une certaine anarchie intellectuelle.
Selon certains théologiens, Paul de Tarse (-64) ou Irénée de Lyon (-177), la gnose dualiste est contraire aux principes du christianisme en ce qu’elle nie la création du monde comme œuvre de Dieu et rejette l’Ancien Testament. Pour ces auteurs, le monde est une « création » ; pour le gnosticisme, le monde est une « émanation ». Dans les premiers siècles, ces deux mouvements gnostiques s’opposent.
- La Gnose : en réaction « contre la gnose chrétienne dualiste » qui sera dite hétérodoxe, Clément d’Alexandrie et Origène vont élaborer une gnose chrétienne « moniste », dite orthodoxe. Selon Origène qui veut réconcilier le Nouveau Testament et l’Ancien, les Écritures ne relatent pas seulement des événements historiques. Elles sont « la clef » d’une vie spirituelle. Il faut, en effet, découvrir le sens spirituel, le sens caché des Écritures, qui peuvent orienter l’âme vers des réalités invisibles. Ainsi, l’Ancien Testament prépare le Nouveau. Origène et Clément d’Alexandrie, sans renier les dogmes traditionnels, sans rejeter l’obéissance envers l’Église, aspirent à une meilleure compréhension de sa doctrine. C’est le trait caractéristique du christianisme grec d’Alexandrie dont ils furent les pionniers et auquel se rattachera l’Évangile de Jean. Pour ces auteurs, tout homme peut percevoir Dieu en lui, devenir lumière et obtenir la vie éternelle.
B/ La Gnose, qu’elle soit orthodoxe ou hétérodoxe, repose sur la conscience de l’origine divine de l’Esprit en l’homme
À partir du concile de Nicée (325), la doctrine de l’Église qui sera adoptée officiellement sera celle d’une église exotérique, celle de Pierre et de Paul, reposant sur le respect du dogme et le pouvoir temporel de l’Église. À l’opposé, l’église ésotérique, spirituelle, celle de Jean et de Jacques, accorde plus d’importance à l’Esprit qu’à la lettre et récuse la nécessité d’un intermédiaire entre Dieu et l’homme. Elle entrera dans la clandestinité. Ses adeptes, considérés comme des hérétiques, seront souvent persécutés en raison de leur rejet de l’Église officielle et de ses dogmes. Les gnostiques luttèrent contre l’emprisonnement du message chrétien dans une organisation qui promouvait la croyance plutôt qu’une connaissance transformatrice. Les gnostiques ont été les pionniers d’un « christianisme éclairé » qui avait pour projet d’instaurer une « religion universelle » fondée sur la connaissance et la réflexion (philosophie spiritualiste), mais faisait aussi état d’une vérité qui transcende l’intellect : l’illumination qui transforme l’initié (mystique).
II/ La gnose chrétienne : UN SYNCRÉTISME
D’une façon plus générale, la Gnose a été une tentative de synthèse entre les textes du dualisme perse, de l’Ancien Testament, des évangiles (et plus particulièrement celui de Jean), mais aussi de la philosophie platonicienne. C’est en ce sens qu’il convient de parler d’un syncrétisme.
A/ Les influences
- Le dualisme : Pour le dualisme, il y a deux principes « égaux », coéternels et opposés l’un à l’autre : le bien et le mal. Cette doctrine trouve ses sources dans le zoroastrisme et sera reprise au IIIᵉ siècle par Manès, un prophète persan, fondateur du manichéisme, une religion qui s’étendra jusqu’en Chine. Pour les dualistes, le principe du bien n’a pas pu créer le monde matériel responsable du mal moral, physique ou métaphysique. Un principe ne peut pas engendrer son contraire. Le principe du mal est donc le créateur du monde matériel et du temps. Le principe du bien, quant à lui, est l’auteur du monde spirituel. Son monde est dans des réalités célestielles. On y accède après la mort. Le manichéisme influence le christianisme dualiste tout autant que le marcionisme. Marcion est un armateur turc qui, lui aussi, fonde une nouvelle religion opposant le Dieu d’amour des évangiles au Dieu vengeur de l’Ancien Testament qui, de fait, sera rejeté par la gnose dualiste.
Les racines philosophiques du gnosticisme sont « le scandale de la raison » devant le mal et la non-intervention de Dieu. On tente donc d’expliquer l’origine du mal que l’on assimile au « dieu démiurge, le principe créateur du monde matériel ». Et l’on prétend qu’il existe « un principe supérieur », transcendant, fondateur du monde spirituel, une intelligence cosmique. Un dieu artisan du monde qui raisonne pour fabriquer son ouvrage. Pour les gnostiques, si le vrai monde a été créé par émanation, l’imperfection des choses vient de leur éloignement de la lumière. La gnose repose donc sur un dualisme de la connaissance et de l’ignorance, du bien et du mal, de l’esprit et du corps… mais il s’agit d’un dualisme relatif, l’homme résultant du mélange accidentel de l’Esprit et de la matière.
- Le judaïsme : Une des explications de l’origine du mal dans le monde a été rattachée dans le judaïsme au mythe de la chute des anges. Pour les gnostiques, les hommes sont de purs esprits prisonniers de la matière, mais dont la destinée est d’être réintégrés au monde spirituel.
- Le platonisme : Selon Platon, il existe un lieu intelligible et un lieu sensible, un monde imparfait et un monde parfait. Le monde parfait est le monde des vérités archétypiques, des idées pures dont nous avons le souvenir en nous parce qu’il est le lieu de notre origine. Si nous avons une idée du bien, du beau, du vrai, c’est que nous en avons eu connaissance dans une vie antérieure. L’âme qui aura mené une vie juste pourra retourner au monde divin. Il faut se détacher du monde visuel pour discerner le réel en soi et s’élever jusqu’aux idées pures. Platon influence le gnosticisme dont le but sera de ramener les âmes égarées du monde matériel vers le monde spirituel, de les faire passer du monde des apparences au monde réel.
L’école d’Alexandrie, dite aussi la Didascalie, a été une des grandes écoles théologiques des premiers siècles du christianisme. Elle parvient à concilier l’esprit grec (Platon, Pythagore et Aristote) avec l’esprit de l’Orient, unissant dans sa méthode symbolico-allégorique la dialectique et la mystique. Les gnostiques rassemblés dans les écoles d’Alexandrie sont appelés les néoplatoniciens. Le néoplatonisme se caractérise par des expériences mystiques et par l'importance donnée au Premier Principe, l’Un, dont toute chose émane. Ainsi, pour les gnostiques, le monde est une émanation qui « procède de l’Unité (du Pro-Père) ». L’homme est « dans » le monde matériel sans être de ce monde puisqu’il a une origine divine et, à ce titre, relève de l’unité. L’homme est à la fois le lieu et la manifestation de la « complémentarité » de l’Un et du multiple. Dans le christianisme gnostique, Jésus rétablit l’unité originelle d’une création tombée dans la dualité (Esprit et corps). En valorisant le principe premier, les gnostiques relativisent donc le dualisme.
Le Didascalée (ou les Leçons) est également un ouvrage écrit par Clément d’Alexandrie qui élabore une gnose chrétienne. Il explique aux chrétiens d’Alexandrie la philosophie grecque qui donne « une règle de vie bonne » pour les individus et la société en ce qu’elle allie réflexion et morale. Il faut développer le discernement, avoir une pensée juste (le bien-penser, le bien-dire, le bien-faire) pour parvenir à l’éthique, à une morale supérieure, la sagesse. Le philosophe n’est-il pas l’ami de la sagesse en ce qu’elle le pousse à s’interroger, à chercher ? Clément d’Alexandrie sera condamné par ses pairs qui verront en lui un mauvais éducateur, sa pensée étant trop proche des chrétiens dualistes qui recourent à une méthode similaire.
On ne peut évoquer l’influence grecque sans évoquer l’hermétisme qui aura également une incidence sur la gnose chrétienne. L’hermétisme fait remonter l’origine première de toute chose à une radiation, la lumière infinie, l’Ain Soph / l'Aôr. Cette lumière « créatrice » émane d’un centre qui n’est localisé nulle part, mais que chaque être retrouve en lui-même. Pour les gnostiques, nous sommes lumière et nous retournerons à la lumière (Évangile de Thomas). Le Christ lui-même est venu pour réveiller la lumière qui sommeille en l’homme.
- Selon les Grecs, une initiation est nécessaire pour accéder à la connaissance. Les cultes à mystères, issus de l’Égypte ou de la Grèce, se répandront dans l'Occident romain. Ils insistent sur la notion de connaissance cachée, ésotérique. La révélation de cette connaissance nécessite un enseignement long, une initiation qui permet à la conscience de s’ouvrir progressivement. Il faut ouvrir son esprit dans le sens mental du terme avant d’accéder au domaine transcendantal. La connaissance est progressive (initiation), interactive (le symbolisme éveille des idées latentes), mais elle est aussi transformatrice. La connaissance n’opère pas un changement linéaire dans l’individu, mais l’ouvre, à chaque étape de l’initiation, à un « nouveau degré de conscience » pour parvenir à l’illumination. En fait, on expérimente d’abord le mystère avant de l’intérioriser.
Pour les gnostiques chrétiens, monistes ou dualistes, dans un premier temps, il n’y a pas de face-à-face direct avec Dieu ; il y a des intermédiaires qui leur révèlent la connaissance cachée : message, initiation. Mais la connaissance est aussi le fruit d’une expérience personnelle, intérieure. Il convient d’abord de se connaître soi-même pour connaître l’univers et les dieux. Mot-clé de l’humanisme, le « connais-toi toi-même » socratique fait de la conscience intérieure l’instance de la décision. L’esprit n’est plus inaccessible. Il se trouve dans l’homme lui-même. L’introspection permet d’atteindre l’individuation, le principe en soi. C’est l’intériorisation du message qui produira la révélation, l’illumination, celle qui permettra ensuite de s’adresser directement à Dieu. La vision (le fait de discerner désormais le réel en soi) est à la fois régénération et divinisation. Cette révélation s’apparente au mysticisme. Dans le Corpus Hermeticum, comme pour les gnostiques chrétiens, la remontée vers le Dieu inconnu exige une initiation rituelle : étude des textes, écoute des maîtres, bain de purification, absorption d’un breuvage, mais il importe aussi de se consacrer « à sa propre perfection ». Seules la droiture de l’esprit et la pureté du cœur permettent de s’élever du monde sensible.
Après avoir évoqué les influences des idéologies anciennes sur la gnose chrétienne, nous essaierons de comprendre ce qui la caractérise.
B/ La gnose chrétienne : le message de Jésus
La gnose chrétienne valorise le message de Jésus. Pour les gnostiques, qu’ils soient monistes ou dualistes, le vrai message de Jésus est secret.
- La gnose moniste est un humanisme transcendantal
Il n’y a qu’un seul Dieu. Il s’est fait homme. La gnose moniste a été développée, entre autres, par Origène, Clément d’Alexandrie et Jean, l’auteur du quatrième évangile, ésotérique par excellence, perçu comme l’évangile des initiés à la gnose chrétienne. Jean dévoile « l’enseignement secret » de Jésus et emploie une méthode allégorique. Pour lui, le monde véritable, le monde de l’origine, est une réalité d’ordre spirituel : « Au commencement était le Verbe ». Il n’y a qu’un seul Dieu créateur du monde. C’est ce qui le rattache à la gnose moniste. Le salut concerne tous ceux qui ont reçu le message de Jésus et mis en pratique son exigence morale.
La gnose de Jean est néanmoins imprégnée de dualisme quand il oppose la lumière aux ténèbres, quand il affirme que la vérité d’en haut provoque une nouvelle naissance (Évangile de la vérité, Valentin). Le Christ de Jean est cosmique, préexistant au Jésus historique. C’est le Logos. Selon lui, le Logos et le monde ne peuvent se comprendre car ils parlent un langage différent. Les lois du monde, « qui régissent les passions, dictent la force, aliènent le mental », ne sont pas les siennes. Son langage est celui de l’âme tournée vers le haut. L’initié qui parvient à trouver le principe « en lui » s’identifie à lui, devient lumière, bienfaisance active. Seul le triomphe de l’esprit sur la matière, de l’amour sur la haine, peut sauver l’homme, car Dieu, qui est Esprit, est aussi amour. L’amour des autres, l’amour-agapè, réduit l’ego et mène à la sagesse puisqu’il invite à une conduite morale, sociale, altruiste. Finalement, pour Jean, l’élévation se proportionne au degré d’amour dont les êtres sont capables. C’est cela, rendre l’Esprit vivant. L’humanisme transcendantal est lié à la conscience humaine.
- La gnose dualiste : le principe spirituel est étranger au monde, mais il est immanent en l’homme.
Une véritable bibliothèque gnostique a été retrouvée en 1945 dans une grotte, en Haute-Égypte, à Nag Hammadi. Ces écrits, remontant au IIᵉ siècle, ont permis d’affiner la perception de la gnose chrétienne dualiste qui avait été plus ou moins déformée par les hérésiologues anciens. Entre la résurrection et l’ascension, Jésus délivre à ses disciples un enseignement ésotérique, secret, sur le royaume de Dieu. C’est ce que l’on appelle la « révélation ».
Pour ces chrétiens dualistes, le salut est obtenu grâce à la connaissance que Jésus apporte aux hommes. En leur révélant leur origine divine et les moyens de retourner au ciel (l’amour-agapè, la conduite morale, la sagesse), il réveille en eux l’étincelle divine, la conscience endormie. Jésus a uniquement un rôle d’éveil. Ce n’est pas Jésus en tant que personne qui sauve, mais « la connaissance qu’il transmet ». C’est bien l’expérience personnelle qui permet l’illumination intérieure. C’est avant tout un appel à l’intériorité de chacun.
L’essentiel des sources de la gnose chrétienne vient du milieu valentinien. L’école orientale de la pensée valentinienne (la plus ancienne, la vraie) a été déformée par l’école occidentale, celle des hérésiologues. Pour l’école orientale, Jésus a un corps spirituel. C’est le Logos. Il apparaît dans les temps primordiaux et préexiste au Jésus historique. Il s’est incarné. L’Évangile de la vérité, attribué à Valentin, nous révèle que Jésus est devenu homme par compassion, pour participer à la condition humaine afin de libérer les hommes de la corporalité et de la mort. L’école occidentale déforme les propos des valentiniens en expliquant que, pour ces derniers, le Christ n’a jamais eu de corps matériel, mais seulement un corps psychique, l’aspect fantomatique d’une apparition. Il s’agit de nier l’humanité du Christ. C’est ce que l’on appelle le docétisme. Certaines sectes gnostiques s’y rattacheront.
Si les gnostiques de Nag Hammadi sont bien des dualistes (le principe du mal a créé la matière), ils ne sont pas binaires ; ils ne rejettent pas forcément le corps, contrairement à ce que l’école occidentale a souvent prétendu, puisque, pour eux, le Logos s’incarne. Jésus, en s’incarnant, rétablit l’unité originelle d’une création tombée dans la dualité. L’idée de « détachement du monde » ne doit pas être interprétée dans le sens du « détachement du corps » comme a cru le comprendre l’école occidentale, mais plutôt dans celui d’une « élévation du cœur ». Elle s’entend dans le sens d’un détachement des lois de ce monde, et par conséquent dans le sens d’une incitation à s’améliorer au plan moral. Pour les valentiniens, l’homme peut se libérer lui-même, se régénérer, en appliquant le message de Jésus. Contrairement à ce que l’école occidentale prétend, les valentiniens ne rejettent pas non plus leur insertion dans le monde.
La relation personnelle avec Dieu n’exclut pas la vie communautaire. L’homme régénéré doit fonder une communauté régénérée et cela inclut une pratique spirituelle commune : ils écoutent les maîtres, commentent les textes bibliques mais aussi les textes des philosophes ; à cela s’ajoutent le baptême, le repas eucharistique et les prières. La théorie doit être complétée par des actes. La morale individuelle se répercute sur le vivre-ensemble, induit une éthique sociale.
Les valentiniens croient en la résurrection du Christ qui meurt à la vie charnelle pour ressusciter en Esprit (C’est le Jésus charnel qui meurt sur la croix et non le Logos). C’est ce que nous révèle l’Évangile de Judas (remarque : dans l’Évangile de Thomas, Judas apparaît parfois sous cet angle, mais le texte fait souvent référence au corpus gnostique global) qui apparaît comme un traître consentant. La résurrection n’est pas décrite en termes narratifs pour signifier que le Sauveur (c’est ainsi qu’il est nommé dans les mythes gnostiques) est toujours présent aujourd’hui et que tout homme a vocation à être un Christ, un sauveur pour les autres.
Mais la gnose dualiste ne se résume pas seulement à la pensée valentinienne. Le détachement du monde matériel se traduit souvent, chez les sectes gnostiques (les basilidiens par exemple), par un mépris du monde visible… voire un désintérêt. Ce mépris peut conduire à relativiser la morale, à encourager le non-conformisme. Il ouvre la porte à des pratiques extrêmes (nihilisme, ascétisme ou hédonisme). C’est en s’appuyant sur de tels arguments que l’Église officielle dévalorisera le gnosticisme.
III/ La Gnose et le gnosticisme sont des philosophies spiritualistes : il faut prendre conscience de l’Esprit pour retourner à l’Unité
1/ La gnose moniste valorise la liberté individuelle
Pour le johannisme, c’est la réponse des hommes à l’appel du Christ qui les fait passer des ténèbres à la lumière. Tout homme peut s’élever par l’amour qui est en lui. Le salut est conditionné par un effort moral.
2/ Pour la gnose dualiste, la liberté individuelle est plus relative
Pour comprendre, il nous faut, en premier lieu, nous intéresser au mythe qui varie en fonction des écoles. En voici un résumé :
- a) Il existe un principe transcendant, étranger au monde.
- Selon le Corpus Hermeticum, le Dieu unique est associé au silence. Il est étranger, transcendant au monde. Basilide le nomme « rien ». Il l’associe à une énergie cosmique, asexuée, que l’on retrouve également en Égypte antique.
- Mais dans les écrits de Valentin, le Pro-Père, bien que transcendant, inconnu, est sexué puisqu’il s’unit à sa compagne, la Pensée (Ennoia), et engendre des émanations spirituelles, des éons (quinze couples) qui forment le Plérôme, le monde divin. Le dernier des éons, Sophia, est victime de son « éloignement de la Source ». Elle veut absolument connaître le Père. Cette passion l’entraîne hors du Plérôme.
- b) La deuxième idée forte des mythes gnostiques est que la chute de l’Esprit dans la matière provoque la rupture de l’unité primordiale.
La chute de Sophia a une conséquence : Dieu sépare le monde parfait du monde imparfait, l’invisible du visible. Cette séparation est appelée Limite. Sophia met au monde un principe qui se croit le seul Dieu et qui, par ignorance, crée le monde matériel, forcément imparfait, à son image. Pour les gnostiques, il existe donc une puissance du mal et le monde matériel a été créé par erreur. L’homme résulte d’un mélange accidentel entre le divin et la matière. L’étincelle divine tombée dans la matière constitue le noyau de l’âme humaine que l’on nomme pneuma.
- c) La troisième idée forte de ces mythes est la révélation du vrai Dieu.
Si Sophia est impliquée dans la dégradation du monde (l’apparition du mal, des passions), elle est tout autant impliquée dans sa « régénération ». À l’image du Christ, elle est aussi le sauveur des hommes puisqu’elle leur apporte la connaissance de leur origine divine. Pour les valentiniens, en effet, Sophia est assimilée à l’aspect féminin du Saint-Esprit. On retrouve cette idée dans la Pistis Sophia, un écrit valentinien. Jésus provoque et accompagne la « conversion » de Sophia. Il lui transmet la connaissance nécessaire. Quand le Logos s’incarne, Jésus et Sophia ne font qu’un. C’est pour cela que, dans de nombreux évangiles gnostiques, Jésus apparaît comme un maître de sagesse. Pour mémoire, pour Salomon, la sagesse est la voix de la conscience. Pour Platon, elle est la vertu qui permet de s’élever du monde sensible.
- d) La révélation du vrai Dieu a pour corollaire une aspiration à retourner au Père, l’Un dont l’âme procède.
C’est ce que les mythes gnostiques appellent « l’ascension de l’âme ». Ce mythe est le symbole de l’introspection, du « connais-toi toi-même », de l’individuation qui consiste à trouver le Principle en soi. Le chemin du retour est au-dedans de soi. Le voyage de l'âme correspond à l'exploration de la conscience ; c'est en quelque sorte une projection cosmique des états intérieurs. L'âme, après être descendue du ciel, peut revenir à sa source, mais elle doit nécessairement entreprendre un voyage céleste, traverser le réseau des sphères planétaires, et cette remontée constitue à la fois un jugement et une épreuve. Le monde gnostique est composé, en effet, d’une pluralité de mondes enfermant l’homme (comme des sphères mouvantes autour de la Terre) dont les portes sont gardées par des archontes qu’il faut vaincre. Le gnostique doit connaître les mots de passe, les signes de reconnaissance, les symboles pour franchir ces barrières. Il existe aussi une barrière de feu, l’épée de feu dont parle la Genèse, que les âmes ne peuvent franchir qu’après une longue purification. Cette longue purification ne figure-t-elle pas la maturité spirituelle, la conversion du cœur (Évangile de Marie) nécessaire à tout initié ? Se connaître, c’est se reconnaître. La révélation est à l’intérieur de soi. Il ne faut jamais cesser de la chercher.
Dans le mythe gnostique, la nature des êtres varie selon leur aptitude à la connaissance : deux catégories d’êtres sur trois sont victimes du déterminisme, ce qui ne laisse nulle place à l’effort moral. Les hyliques (hylé : matière en grec), enfoncés dans la matière, sont condamnés « par nature ». Les pneumatiques (pneuma : esprit en grec) sont dits gnostiques parce qu’ils ont en eux l’Esprit. Chargés de l’évangélisation, de l’instruction, ils sont là pour aider les autres. Ils sont sauvés « par nature ». La troisième catégorie d’êtres, les psychiques (psyché : âme en grec, les chrétiens ordinaires), reçoivent une formation. Ils disposent du libre arbitre. S’ils veulent être sauvés, ils doivent échapper au conditionnement du mental et tendre au bien.
Philosophie spiritualiste, l’anthropologie gnostique place l’homme au centre de l’univers.
3/ L’homme au centre de l’univers ; l’homme est dans le monde, mais il n’est pas du monde. La connaissance transformatrice permet le retour à l’Unité.
- L’homme peut s’adresser directement à Dieu.
Après avoir reçu le message de Jésus, le gnostique peut se sauver lui-même. Il peut se relier directement à Dieu à partir du moment où il réussit à intérioriser le message en lui. La connaissance est aussi connaissance de soi, révélation intérieure. Tant que l’homme n’a pas reçu la connaissance, il est aveugle. Il n’est pas responsable. C’est le mal qui pèche en lui. Quand il reçoit la connaissance, il devient responsable. Il peut désormais choisir de faire le bien ou le mal en connaissance de cause.
- L’initié dispose du libre arbitre :
il peut choisir de faire le bien ou le mal.
- Relativité doctrinale
À la morale se superpose l’éthique. À la loi ordinaire, linéaire, à la loi de Moïse, se superpose une loi transcendantale émanant du cœur-conscience (le discernement tempéré par l’humanisme).
- La connaissance est source de liberté
Elle libère l’homme de son asservissement au mal, du conditionnement du mental. Lorsque la connaissance est acquise, l'homme change de comportement. La connaissance de la vérité élève son cœur et le conduit à voir au-delà de lui-même. Les lois de ce monde ne sont plus les siennes.
L’homme régénéré en homme supérieur est capable de concilier les principes contraires. Il a conscience de la dualité qui est « en lui », mais aussi de son unité. Il harmonise le bien et le mal, la lumière et les ténèbres, le masculin et le féminin (Évangile de Thomas : « de deux vous n’en ferez qu’un »). Tout est Un et Un est tout. L’homme est bien la mesure de toute chose.
- Un temps existentiel : rendre l’Esprit vivant.
L’initié reçoit la lumière de l’intelligible et retrouve le principe transcendant au monde. C’est donc bien un acte de prise de conscience qui révèle Dieu au gnostique, mais aussi le gnostique à lui-même (Évangile de Thomas). Le gnostique est un voyant qui reçoit la lumière de l’intelligible et se relie à l’amour infini. C’est aussi un connaissant puisque l’esprit en lui est devenu vivant. L’initié devient lui-même Esprit et Amour. L’anthropologie gnostique est aussi une anthroposophie, une humanisation de l’homme.
Pour la gnose, le temps de celui qui a acquis la connaissance est existentiel ; il assume une fonction de centre. L’initié vit désormais dans un éternel présent. S’il n’est pas vigilant, s’il ne veille pas à spiritualiser la matière, sa prison de chair, il peut de nouveau mourir à lui-même. L’initié est un Homo Viator, expression latine signifiant « l'homme en chemin », ou tout simplement un pèlerin, un être toujours en devenir, « en route vers un idéal… » Mais n’est-ce pas aussi le propre de la démarche maçonnique ?
IV / Car enfin, qu’en est-il vraiment de la gnose maçonnique ?
La franc-maçonnerie n’est pas gnostique en ce sens qu’elle n’est pas dualiste, mais pour autant, elle relève de la gnose. Les Mémentos du Grand Orient de France, après avoir rappelé que la gnose se rattache « à la langue des premiers philosophes », donnent à ce terme un sens moral. Je cite : C'est « la connaissance morale la plus étendue, la plus généreuse aussi, l'impulsion qui porte l'homme à apprendre toujours davantage et qui est le principal facteur du progrès ».
Effectivement, il me semble que la seule foi du maçon est sa croyance en l’homme, en sa perfectibilité. Elle sacralise son humanité en quelque sorte. Car enfin, la connaissance absolue n’existe pas. Elle n’est qu’un idéal à atteindre… La gnose maçonnique nous invite à penser en conscience, à rechercher le principe de cohérence vers lequel tend l’univers, le germe séminal du Tout. L’homme doit devenir la mesure de toute chose et doit s’ouvrir à toutes les compréhensions. La connaissance qu’il acquiert est progressive (initiation), interactive (éveil des idées latentes par l’étude du symbolisme) et surtout transformatrice ; elle l’aide à sortir du conditionnement du mental, modifie sa conduite personnelle et sociale. Être maçon, c’est acquérir un esprit de mesure, celui qui tend à la sagesse, fait de lui un géomètre, l’architecte de son temple intérieur comme l’indique la lettre figurant au cœur de l’étoile flamboyante. La gnose maçonnique est une philosophie spiritualiste mêlant réflexion et éthique. Véritable théologie de la construction intérieure, elle fait de la conscience l’instance de la volonté et de la volonté le moteur de notre propre évolution. Une volonté à la fois immanente et transcendante ; l’idéal de perfection qui nous anime nous aide à nous transfigurer. La démarche est solitaire quant au fond, mais aussi communautaire quant à la forme. Le travail, en effet, tout en étant le fruit d’une expérimentation personnelle, tout en se vivant de l’intérieur, s’accomplit également au sein d’une loge, avec l’aide de nos frères et sœurs. La gnose maçonnique nous invite donc à acquérir des valeurs universelles, à avancer sur le chemin de l’amour-agapè, mais aussi à habiter en nous-mêmes, ce lieu d’où sourd le sacré, celui de notre cœur-conscience. Finalement, c’est peut-être cela ouvrir la porte de l’âme… écouter le murmure du réel qui vit sous l’apparence des mondes visibles.


