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Salomon, du marbre à la chair : les paradoxes d’un roi sage

19 juin 2026 par
Florence FERRARI

Si j'ai choisi de consacrer un roman à Salomon, c'est avant tout pour bousculer un mythe. La mémoire collective ne retient de lui que l'image d'un roi sage, mais derrière la figure de marbre se révèle une vérité plus complexe et infiniment plus humaine.

Le roi Salomon est une figure universelle, partagée par les chrétiens, les juifs et les musulmans. Il se situe au cœur même du pluriculturalisme, incarnant des racines et des valeurs communes malgré une Histoire devenue, au fil du temps, particulièrement douloureuse et génératrice de division. Salomon introduit la sagesse dans les Écritures, ce que l’on appelle le courant sapientiel, un esprit d'une immense modernité tourné vers une éthique sociale, englobant l’humilité, la paix (car pour lui, les mots ont plus de force que le glaive), la justice et l’amour du prochain, dont on retrouvera d'ailleurs l'écho bien plus tard, jusque dans le Nouveau Testament. La sagesse est ainsi présentée comme une vigilance intérieure qui relève de la conscience morale.

On connaît fort bien, il est vrai, le roi bâtisseur du premier Temple de Jérusalem, le juge impartial. Mais… derrière cette figure figée dans les textes sacrés, il y a également un homme de « chair et de sang » qui a fini par se heurter à ses propres limites. Quel a été son point de basculement ? C’est ce que j’ai voulu explorer dans mon roman.

Ce qui m'intéresse chez un personnage, ce ne sont pas ses certitudes : ce sont ses doutes, ses failles, la complexité de l’âme humaine. Et Salomon est un homme profondément traversé par les paradoxes. Il prêche la tempérance, mais il succombe aux passions. Il cherche la paix, mais son propre trône est né d'un conflit sanglant. Sa vie a les élans et les replis d’une véritable tragédie racinienne, écartelée entre ses idéaux et ses pulsions, son devoir et sa passion. En ce sens, mon livre n'est pas une hagiographie, ce n'est pas le récit lissé d'un saint. C'est l'autopsie de l'âme d'un roi qui, après être monté au plus près des étoiles, redescend au niveau de notre simple et fragile condition humaine. C’est cette trajectoire descendante, cette fatalité intérieure, qui donne à son histoire une résonance tragique et profondément moderne.

C'est d'ailleurs ainsi que s'ouvre mon roman : au soir de sa vie, le vieux roi prend la plume pour écrire à son fils, Menelik, né de sa rencontre incandescente avec la légendaire reine de Saba, Makeda. Car Saba n'est pas seulement une passion charnelle : c'est le choc de deux souverains, la rencontre de deux esprits d'une égale grandeur. C'est cette filiation unique que nous révèle d'ailleurs la tradition éthiopienne du Kebra Nagast... Ce texte sacré éthiopien, fondateur, légitime la dynastie salomonienne en affirmant que le fils de Salomon aurait ramené l’Arche d’alliance en Éthiopie. Salomon livre alors à son fils son ultime testament : celui d’une âme traversée par les doutes, les passions et les plus profonds déchirements humains.

Dans le cadre de mon récit, le choix de cette forme épistolaire m'a permis de toucher à l'universel à travers l'exploration de la transmission. Qu'est-ce qu'un homme puissant, arrivé tout au bout de son chemin, souhaite réellement laisser à son fils ? Ce ne sont pas des richesses matérielles, ce n'est pas de l'or : c'est un testament moral, une transmission de son vécu.

En tant qu'autrice, j'ai également voulu tisser des liens discrets avec l'architecture sacrée. À travers la construction du Temple, mon récit explore la construction intérieure, cette quête de la géométrie de l'âme, (en faisant un clin d’œil à l’héritage symbolique de la franc-maçonnerie, dont Salomon est la figure tutélaire). Salomon voulait construire une société ouverte à la transcendance, au dépassement moral, à l’élévation de la conscience. Ce temple, il le voulait universel ; il n’est pas réservé au seul peuple élu, mais à tout être qui cherche à s’amender.

Sur le plan de la justice, son célèbre jugement opposant deux femmes qui revendiquaient le même enfant nous démontre que la sagesse repose avant tout sur l’esprit de discernement.

J'évoque également son premier mariage avec la fille du pharaon, qui constitue un pas considérable vers l'altérité. Pour le peuple d'Israël, l'Égypte est la terre de servitude, le symbole de la tyrannie et du spectre de l'Exode. En épousant l'Égyptienne, Salomon refuse d'être prisonnier de la rancœur et de la mémoire traumatique de son peuple. Il décide que le passé ne doit pas condamner l'avenir.

La fin du règne de Salomon m’a beaucoup interpellé ; elle marque le sommet de la tragédie. Après cinquante ans de pouvoir absolu, l'homme fort fléchit, usé, fatigué. L'homme sage fait place à un homme de chair, de contradictions, dévoré par l'excès. Cette vulnérabilité humaine le rend profondément touchant. L'histoire de Salomon est indissociable de celle de la reine de Saba ; ce sont là deux monarques d'exception que la raison d'État sépare. En tant que romancière, j’ai voulu explorer le revers de cet amour passionnel. Et il me semble que se situe là, précisément, le point de bascule de son existence : pour combler l'immense vide existentiel laissé par le départ de la reine de Saba, il s'entoure de richesses et de femmes, mais il finit par se perdre lui-même. Il finit par sombrer dans une profonde mélancolie.

Au-delà de l’histoire personnelle, cela nous renvoie à la fragilité de la condition humaine mais aussi à toute sa vérité. L’histoire de Salomon nous démontre que la sagesse n'est jamais un acquis, un état permanent ; c'est un véritable combat de chaque instant. La sagesse n’est pas l’absence d’erreur, mais la conscience de celles-ci ; elle induit une vigilance morale qui, chaque jour, questionne notre conscience. Car au bout du chemin, la plus grande prison d'un homme n'est pas celle que ses ennemis lui construisent : c'est celle de ses propres excès.

En fin de compte, ce roman n'est pas seulement l'histoire d'un roi d'Israël d'il y a 3 000 ans. Si j'ai voulu écrire ce livre, c'est parce qu'il résonne profondément avec les enjeux de notre propre actualité, à travers trois grands piliers.

Le premier, c’est l’éthique du pouvoir. À une époque où le cynisme politique domine souvent, le Salomon de ce roman nous rappelle que gouverner exige d’abord une responsabilité morale, et que le gouvernant est avant tout redevable envers les plus faibles. Salomon a fait de la sagesse un instrument de gouvernement, transformant l’éthique sociale en une véritable philosophie politique.

Le deuxième pilier, c’est le dialogue des cultures, la valorisation de la paix et de la diplomatie.. En mettant en scène cet axe qui relie Israël, l'Égypte et l'Éthiopie, ce livre se veut un plaidoyer pour la paix. Le pouvoir d’unification entre les différentes communautés réside peut-être dans le réveil de cette sagesse dans le cœur et l’esprit des hommes, celle qui ouvre la voie au dialogue et à un avenir de responsabilité mutuelle envers le monde.

Enfin, le troisième pilier touche à la quête de sens individuelle. Dans notre monde moderne ultra-connecté, mais souvent vide de sens, le message de Salomon nous invite à nous reconnecter à nous-mêmes et à notre propre éthique. Il nous rappelle ce principe fondamental : il faut apprendre à se gouverner soi-même avant de vouloir gouverner les autres.

En synthèse finale, ce roman est donc un miroir de notre propre humanité, une méditation sur la vulnérabilité, la justice sociale et la rédemption. Pour moi, écrire relève d’une attention profonde au monde, à la condition humaine, à tout ce qui la traverse : ses limites, sa finitude comme ses élans de grâce. Il me semble que la culture est cette infrastructure invisible, garante de notre humanitude.


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Florence FERRARI 19 juin 2026



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