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Salomon, maître de sagesse, maître d’ouvrage et maître de justice

20 mai 2026 par
Florence FERRARI

Introduction

Le nom de Salomon signifie « paix » ou plutôt « complétude », qui est un état qui n’est atteint que dans la paix. C’est en effet un roi pacifique. Les francs-maçons travaillent dans le temple de Salomon. Aux deux premiers degrés pourtant, Salomon est à peine évoqué. Il ne sera révélé qu’au troisième et sera même sublimé au premier ordre. Ainsi au fil de son cheminement maçonnique, l’initié comprend que cette figure emblématique gagne en importance. Et il ne sait pas encore qu’il pourrait être lui-même, un jour, dans le cadre de sa fonction de Vénérable Maître, assis sur la chaire de Salomon comme le mentionne le rituel d’installation du Vénérable Maître nouvellement installé…

Le symbolisme de l’initiation au grade de maître fait référence à la légende d’Hiram, « l’architecte supposé », le maître d’œuvre, chargé d’édifier le temple imaginé par Salomon, le maître d’ouvrage, le roi renommé pour sa sagesse. D’un point de vue allégorique, s’appuyant sur cette légendaire sagesse, les francs-maçons sont donc invités à construire spirituellement le temple immatériel de l’humanité. Pour y parvenir, le maître-maçon doit appliquer tous les secrets de l’Art Royal qu’il tient de son initiation. Mais la légende de la mort d’Hiram le met en garde et lui rappelle que l’art de construire repose avant tout sur la sagesse, autrement dit sur la connaissance, et non le savoir ; cette connaissance qui, elle seule, permet de devenir un maître de justice, autrement dit, un homme vertueux.

Salomon est à la fois maître de sagesse, maître d’ouvrage et maître de justice. Salomon est un miroir, un modèle exemplaire dans lequel les initiés doivent chercher à se refléter, jusqu’à réfléchir eux-mêmes la vertu cardinale de la sagesse. La réussite de la transmission du maître est l’incarnation de cette transmission dans l’élève. Tel est le cas pour Hiram puisque ce dernier, par sa maîtrise, sa parfaite compréhension du message du maître d’ouvrage, est finalement le dépositaire de son esprit. D’après la légende maçonnique, des mauvais compagnons, par leur comportement, leur « méconnaissance », auraient pu interrompre cette transmission… C’est oublier un peu vite que l’esprit jamais ne meurt… et que même un bois apparemment mort peut reverdir.

Tout en gardant à l’esprit que le Salomon biblique n’est pas le Salomon maçonnique, nous aborderons successivement les trois postures de Salomon en tant que maître de sagesse, maître d’ouvrage et maître de justice qui induisent aussi celles de son maître d’œuvre, Hiram, et de tous les maîtres maçons, les uns et les autres ayant pour vocation d’être « le miroir sans tache de la Vraie lumière », car c’est ainsi que Salomon définissait la sagesse.


I / Salomon, le maître de sagesse

A/ Dans son royaume et selon la Bible, Salomon fait de la sagesse un instrument de gouvernement.

Tout à la fois homme d’État, penseur, écrivain, poète, musicien, pilier incontournable de la religion du Livre à laquelle se réfèrent juifs, musulmans et chrétiens, Salomon est, à ce titre, au cœur même du multiculturalisme. Il règne quarante ans, de 970 à 931 av. J.-C. et introduit la sagesse dans les écritures, ce qu’on appelle le courant sapientiel dont on retrouve l’esprit dans le Nouveau Testament. Sage est le qualificatif par lequel l’auteur du Livre des Rois désigne Salomon. Peu après qu'il a reçu l’onction royale, Dieu lui apparaît dans un rêve et l’invite à présenter une requête pour lui-même. Salomon répond : « Je ne suis qu’un petit enfant. Donne donc à ton serviteur un cœur de compréhension pour juger ton peuple. »

Salomon fait donc « un choix conscient » de cette sagesse. Celle-ci s’exprimera, par la suite, en maints domaines. Sa politique intérieure assure au royaume une prospérité et une richesse unique. Au plan extérieur, il construit et maintient en paix un vaste empire. Au plan judiciaire, il se montre avisé et ira jusqu’à faire de la sagesse un instrument de gouvernement. Selon lui, le pouvoir ne possède aucune valeur intrinsèque et n’a qu’une fonction instrumentale ; le roi, de par son exemplarité, doit devenir pour son peuple une incitation vivante au dépassement moral. Ainsi le roi est subordonné à Dieu mais aussi indirectement à ses sujets puisqu’il a un « devoir » vis-à-vis d’eux.

On retrouve dans cette conception morale très stricte du pouvoir des influences égyptiennes. Salomon va choisir, en effet, comme épouse principale la fille du pharaon Siamoun. Par son choix, Salomon met en œuvre sa révolution éthique, accordant son pardon aux ennemis d’hier. Il prend également connaissance des livres sapientiaux égyptiens qui sont de véritables codes de déontologie, prônant une morale individuelle « participant au bien de la communauté », une éthique sociale somme toute. En effet, avant d’être une doctrine, la sagesse était en Égypte une littérature d’école et s’intitulait alors « enseignement ». Le pouvoir lui-même devait être légitimé par la « sagesse » de ses gouvernants.

Selon François Daumas, qui a été professeur d’égyptologie à l’université Paul Valéry de Montpellier, les rouleaux dont Salomon est l’auteur, plus particulièrement les Proverbes et le Cantique des Cantiques, ont pu être inspirés par cette éthique venue d’Égypte. Salomon y évoque le prix accordé à l’amitié, au sens de la famille, à l’éducation des enfants. Il vante la nécessité de l’effort, la loyauté, la justice, la compassion, l’attention envers les plus pauvres et les plus faibles. Je le cite : « C’est dans la vie "profane et publique", dans la vie individuelle et intérieure, que peut être entendu l’appel et devenir effectif l’engagement à le suivre » (Proverbes, chapitre 1, vers 20-21 ; chapitre 8, vers 2-3). La sagesse couvre tout le champ de l’expérience humaine. Salomon voulait que ces Proverbes soient le point de départ d’une « transformation spirituelle » de la société, engageant les hommes à se mettre au service de l’humain, à ériger l’humanisme en morale, en devoir. Selon lui, la sagesse est avant tout « une connaissance désintéressée de l’homme et du monde ».

B / Pour le maître maçon, la sagesse doit être également l’instrument de sa propre gouvernance.

C’est ce que lui enseigne l’initiation. C’est d’abord en cherchant à s’améliorer lui-même qu’il deviendra meilleur pour les autres. Nul ne peut accéder à une vraie liberté sans avoir d’abord renoncé à son ego. La seule chose qui importe est d’œuvrer pour une cause supra-personnelle. Seul l’affranchissement humain permet l’épanouissement de l’être. C’est aussi à cela que nous sommes invités en franc-maçonnerie : à travailler sur nous-mêmes, à remettre en question nos certitudes, à élargir le champ de notre entendement… à éveiller notre conscience pour nous spiritualiser.


II / Salomon, le maître d’ouvrage : la pierre, vecteur du legs spirituel

A/ L’édification du temple

Dans la Bible, Salomon choisit de faire de la pierre le vecteur de son legs spirituel. Le grand œuvre du roi prophète demeure l’édification du « premier temple » de Jérusalem, la quatrième année de son règne. Les bonnes relations diplomatiques que le roi entretient avec le roi de Tyr (au Liban), Hiram, lui permettent d’obtenir du bois de cèdre et de genévrier nécessaires à la construction du temple. Hiram lui envoie des architectes, des maçons et un bronzier phénicien, fils d’une veuve de la tribu de Nephtali, qui lui aussi s’appelle Hiram. Les carrières du royaume fournissent les pierres. La construction du Temple requiert sept années.

Pour certains auteurs, les plans du temple, conçu par Dieu lui-même, auraient été révélés en songe à David. Pour d’autres, ils proviendraient d’un Rouleau remis par Dieu à Moïse, transmis de génération en génération jusqu’à David. Mais David étant un guerrier et ayant du sang sur les mains, c’est à Salomon que revient l’honneur de réaliser le temple. Le roi le fait édifier à Jérusalem sur le mont Moriah, surnommé « la porte du ciel ». Cette colline aurait été « conçue dans la pensée divine » avant même la création du monde ; Dieu aurait prié l’ange Mikhaël d’y prélever la terre à partir de laquelle Adam fut façonné. Mais le mont Moriah est aussi l’endroit où Abram aurait dû sacrifier son fils Isaac en offrande à Dieu qui, en définitive, a préféré la compassion au sacrifice.

B/ Le message spirituel

a) Le symbolisme du temple en franc-maçonnerie et dans la Bible

Au XVIIIe siècle, la franc-maçonnerie prétend à une reconstruction symbolique du Temple de Salomon en employant les outils de la maçonnerie opérative comme symboles : l’équerre, le compas, le fil à plomb, la truelle, le maillet, le ciseau. Dans le monde du compagnonnage, dès 779, les apprentis et les compagnons font déjà l’objet d’un enseignement initiatique basé sur des légendes bibliques. En 1283, Louis IX nomme Grand Maître de la maçonnerie opérative son compagnon, un croisé, Guillaume de Saint-Patbus, dont les membres se font appeler les « Enfants de Salomon », arguant que la construction d’une cathédrale est une réplique de la construction du Temple de Jérusalem. Le document de 1390 nommé « Regius » décrit les sept « arts libéraux » : on y apprend que la géométrie, que l’on associe à la maçonnerie, a été préservée du déluge, retrouvée par Hermès, petit-fils de Noé, et qu’elle a été révélée ensuite à Charles Martel, dont un des architectes de la cour aurait participé à l’édification du temple de Jérusalem. C’est ainsi que la légende de Salomon se trouve adoptée par la philosophie compagnonnique.

Les constitutions du pasteur Anderson de 1723 qui créent la maçonnerie spéculative décrivent le temple de Salomon, reliant ainsi la tradition salomonienne du compagnonnage à la franc-maçonnerie, insistant sur le fait que le temple de Salomon a servi de modèle dans le monde entier. Ce n’est qu’en 1725 que l’on fait disparaître l’artisan bronzier évoqué dans la Bible pour lui substituer un architecte : Hiram-Abi. Les loges spéculatives reprendront les outils, les rites, les grades des ouvriers afin de construire symboliquement l’état de perfection humaine.

Nous n’aborderons pas les dimensions du temple ou tout autre détail tenant à sa constitution car il faudrait y consacrer une planche entière. Néanmoins, il me paraît important de souligner quelques points :

  • Le temple du franc-maçon s’inspire du temple biblique. Il est construit en pierres taillées. Dans la Bible, en effet, les pierres ont été préparées dans la carrière car le temple ne doit pas être souillé par le fer qui tue et introduit la division entre les hommes. Ces pierres taillées sont des produits de l’ordre humain et non de l’ordre naturel. Cela n’est pas sans nous rappeler le rituel d’ouverture des travaux maçonniques nous invitant à laisser nos métaux à la porte du Temple. Les métaux incarnent en l’occurrence les vices, les passions humaines, les préjugés. Nous sommes donc invités à travailler sur nous-mêmes pour nous en débarrasser. Pour le franc-maçon, la pierre brute symbolise les imperfections du cœur et de l’esprit qu’il doit s’appliquer à corriger. En taillant sa pierre, il se fait lui-même, se discipline afin de devenir une pierre taillée pour s’inscrire dans l’édifice communautaire qui est le temple et dont il fait partie. Il est donc à la fois la pierre du temple et le temple lui-même.


  • Selon le rituel maçonnique, la longueur de notre temple va de l’occident à l’orient, sa largeur du septentrion (colonne du nord) au midi (colonne du sud) et sa hauteur du nadir au zénith. Les axes sont définis mais n’ont pas de limites. Le temple participe donc de l’universel et de l’intemporel. L’homme se situe au centre, à la croisée des axes, entre la matière et l’esprit.


  • Le temple biblique a une division tripartite : vestibule, temple et sanctuaire qui lui-même abrite l’Arche d’Alliance contenant deux pierres gravées des dix commandements remises à Moïse par Dieu. Cette dimension tripartite pourrait correspondre à la division de l’homme : corps, âme, esprit. L’apprenti franc-maçon lui-même est reçu dans son propre corps. Trois le composent : corps, esprit et âme qui forment les trois parties de son temple. Symboliquement, le corps du maçon est à la fois loge et temple. Trois, cinq et sept sont les figures de la progression du retour du maçon vers son sanctuaire. Ils sont le symbole de ses voyages pour retrouver l’être spirituel éternel qui est en lui, pour rejoindre la conscience universelle de laquelle nous participons par notre amour fraternel. Le tabernacle biblique forme un volume cubique parfait ; sa longueur, sa largeur et sa hauteur étant égales. Pour le franc-maçon, le cube permet de tracer l’homme à l’intérieur d’une étoile à cinq branches et de trouver en son centre son cœur-conscience.


  • Le temple biblique est un double carré, un carré long. En franc-maçonnerie, la loge affecte également un carré long. Les francs-maçons sont invités à travailler leur pierre brute qui, taille après taille, devient cubique, prête à s’intégrer à un rectangle construit avec le nombre d’or, symbole de l’homme universel ; ce carré long figure la communion des hommes entre eux, la fraternité.


  • Devant le vestibule du temple biblique se dressent deux hautes colonnes d’airain, ne supportant apparemment rien, surmontées d’un immense chapiteau très orné. Hiram les fondit dans la terre argileuse de la vallée du Jourdain, avec du métal provenant des victoires de David. L’airain est un métal qui résonne et figure peut-être en ce sens la transmission, la résonance de la Parole. La colonne de droite nommée YAKIN (il affermira) et celle de gauche BOAZ (en lui est la force) expriment une force toute spirituelle, il s’entend. Au plan maçonnique, selon les rituels, les colonnes peuvent être inversées. Yakin pourrait évoquer l’être qui s’est spiritualisé. Boaz pourrait se rattacher à l’opiniâtreté, au travail sur soi. Quoi qu’il en soit, elles sont toutes deux l’image vivante de la sagesse et de la rigueur. Mais elles symbolisent également l’homme : celui qui est debout, s’humanise en s’interrogeant. Il m’a été donné de lire une autre explication : ces colonnes signifient que l’initié doit dépasser le stade des fluctuations humaines et atteindre l’état de l’être, se tenant dans l'éternel Présent. Il ne s’agit pas seulement de construire mais de reconstruire, de rétablir. Le franc-maçon comme l’architecte doit bâtir mais aussi pérenniser ce qu’il a fait. C’est en construisant le Temple, son temple intérieur, que l’homme se reconstruit pour parvenir à atteindre l’être qui est en lui. Ainsi le franc-maçon tend à l’immanence (atteindre le Principe en lui) ; mais ne s'agit-il pas aussi d’une forme de transcendance telle que la définit Sartre : celle qui s’inscrit à travers l’intentionnalité, cette conscience qui tend vers un ailleurs au-delà d’elle-même ?


  • Le maçon est reçu non dans un temple mais dans une loge qui, par sa voûte étoilée, représente le temple cosmique. Celui-ci symbolise le microcosme, l’homme lui-même. Ainsi, le maçon n’entre pas dans une demeure spirituelle. Il est appelé à être cette demeure.


  • Dans le sanctuaire biblique, l’arche est posée sur la pierre de fondation sur laquelle Dieu a créé le monde. Cette pierre de fondation ne serait-elle pas pour le franc-maçon ses valeurs morales qui le conduisent à l’Amour agape, lui permettant de s’harmoniser, de s’universaliser, de devenir une pierre vivante prête à s’insérer dans l’édifice communautaire d’une humanité solidaire, être à la fois la materia prima et le grand œuvre ?


b) De Salomon à Hiram ou… du maître d’ouvrage au maître d’œuvre

En 1723, dans la première version des constitutions du pasteur Anderson, on peut lire que « le temple fut construit par le roi d’Israël, le prince de la paix et de l’architecture, Salomon, fils de David ». En 1725, dans une nouvelle rédaction des Constitutions, un « prince des architectes » est évoqué sous le nom d’Hiram Abi mais sans référence à son meurtre. On ne parle plus de l’artisan bronzier. Ce passage de l’Hiram artisan de la Bible à l’Hiram architecte de la maçonnerie ne signifie-t-il pas que tout artisan habile (y compris nous, maçons) serait capable de devenir l’architecte de l’univers spirituel de Salomon ? La légende qui introduit les trois mauvais compagnons et met en scène la mort d’Hiram n’est décrite pour la première fois qu’en 1730 dans la Masonry Dissected de Prichard. En 1730, le pasteur anglican Désaguliers introduit le mythe d’Hiram et de son assassinat dans le règlement de la Grande Loge que l’on retrouvera dans la version de 1738 des Constitutions.

Cette nomination sera conjointe à l’apparition d’un grade de maître reposant sur le personnage d’Hiram et transformera profondément la maçonnerie qui jusque-là ne connaissait que deux grades. Ce troisième degré annonce les suivants dits de perfection, de tradition salomonienne en 1738 pour le rite français et le rite écossais ancien et accepté. Le rituel de loge sera alors inspiré par le meurtre d’Hiram. Selon ce mythe, Hiram est l’architecte du temple de Salomon. Préférant mourir plutôt que de livrer ses secrets, il aurait été assassiné par ses compagnons qui voulaient s’approprier ses prérogatives sans les avoir méritées. Le concept du meurtre soulignant la lutte du bien contre le mal était déjà présent dans le compagnonnage. Il apparaît dans le Tiers Livre écrit par Rabelais au XVIe siècle ainsi que dans le document d’Édimbourg de 1696.

La cérémonie de l’élévation à la maîtrise est un drame ritualiste dans lequel le maître-maçon joue le rôle d’Hiram, le maître assassiné : son épaule gauche est atteinte par un coup de fil à plomb, son épaule droite par le niveau, son front par le maillet. Hiram est atteint par les mêmes outils qui ont servi à la construction du Temple. Cela signifie que le savoir peut être altéré et mener à la destruction. La liberté consiste donc à l’employer à bon escient. Le maître est celui qui est capable de transformer le savoir en connaissance. Tout en étant libre de faire le bien ou le mal, son cœur-conscience doit lui commander de faire le bien. C’est cet esprit de discernement qui relève de la connaissance. À cet égard, au cours de l’initiation, le maître change d’état ; sa chair quitte les os… « Meurs et deviens », disait Goethe. Le maître est invité à la transmutation, à la transfiguration, à transmuer le processus de la vie en ordre supérieur de la vraie vie. Les mauvais compagnons symbolisent le mal qui sommeille en tout être. Le mal dont le maître lui-même doit se libérer par une élévation morale et spirituelle. N’est-il pas relevé par les cinq points parfaits de la maîtrise, symbolisant la force vitale qui entraîne vers le haut, vers la loi d’amour ?

La transcendance naît de la connaissance acquise par l’initiation, l’étude du rituel et le symbolisme mais aussi par l’amour des autres qui conduit à sortir de l’étroitesse de l’ego. Ce relèvement par les cinq points de la maîtrise figure également le devenir de l’initié dont les choix sont des actes induisant des transformations qualitatives ayant des répercussions d’ordre ontologique. Il devient à la fois maître de sagesse, maître de justice et maître d’ouvrage. Car le maître-maçon est capable de créer par lui-même. Il a le devoir d’être un modèle pour les autres, de les servir, de transmettre cette sagesse qui est en lui. Le maître envisage désormais la vie à partir de la mort pour gagner un autre état de vie. C’est un rien qui conduit vers un tout. Ce renversement de perspective lui permet de retrouver l’Origine, son être profond, l’essence commune à tous les hommes… et cela à l’intérieur du saint des saints, en la lumière de son cœur-conscience, à l’image de Salomon.


III / Salomon, maître de justice

A/ Dans la Bible

Salomon est l’incarnation d’un homme juste. Le nom hébraïque de Salomon est Chlomoh et semble prédestiné ; il signifie paix. Cette volonté de consensus s’affirme dans sa politique étrangère (son royaume vit en paix) mais aussi dans sa politique intérieure puisqu’il prône une égalité de tous face à la justice qui doit être rendue tant aux pauvres qu’aux riches. La justice est garante de la paix intérieure, de l’ordre du royaume (comme le pensaient les Égyptiens avec le principe de Maât). À cet égard, le Livre des Rois cite ce jugement resté célèbre ; deux prostituées ont chacune mis au monde un enfant mais l’un d’eux est mort. Elles se disputent le nourrisson qui a survécu. Salomon n’hésite pas à rendre justice à ces prostituées au sein même de son palais, faisant fi des conventions selon lesquelles la présence de ces femmes impures souille les lieux qu’elles approchent. Le roi, tout en haut de la hiérarchie, accepte donc de recevoir aux yeux de la société de l’époque ce qu’il y a de plus bas. En acceptant de leur rendre justice, Salomon s’abaisse, se dépouille de son prestige. Il choisit de se moquer de l’opinion au nom de l’équité, démontrant que l’humilité est le commencement de la sagesse. C’est une belle leçon d’humanisme. Le roi, lui-même, se met au service de l’humain rappelant que la dignité de l’homme est proportionnelle à ses devoirs aussi bien qu’à ses droits.

Comme les prostituées se disputent le nourrisson qui a survécu, Salomon réclame une épée et ordonne de partager l’enfant en deux. L’une des femmes accepte, l’autre déclare qu’elle préfère renoncer à l’enfant plutôt que de le voir mort. En elle, Salomon reconnaît la vraie mère. Le roi n’a jamais eu l’intention de partager l’enfant. Il utilise seulement un subterfuge pour discerner la vérité. Salomon démontre qu’il a bien reçu le don du discernement puisqu’il est capable de reconnaître le bien du mal mais, au-delà de cela, il démontre aussi que la sagesse doit être mise au service de la justice et du droit ; la justice est avant tout la recherche de l’équité. Elle valorise l’esprit de mesure. Le cœur-conscience. Et c’est justement l’alliance de la sagesse et de la justice qui rendent Salomon héroïque aux yeux du peuple.

Pour Salomon, l’homme n’est juste envers lui-même qu’en interrogeant constamment sa conscience. Lors de l’inauguration du temple, le roi y invoque la clémence et la grâce divine, non seulement pour les juifs mais aussi pour « tous les étrangers qui viendraient s’y recueillir… dès lors que chacun d’eux aura connu le remords ». Ainsi, tous ceux qui se repentent y recevront l’écoute et le pardon. Le temple, à travers lui la pierre, est le symbole de la régénération de l’âme. Il nous renvoie au Pardon qui induit la compassion. Celle qui nous humanise. À travers le temple, Salomon veut édifier une société ouverte sur la transcendance, sur le dépassement moral. Salomon veut opérer une transformation spirituelle du monde, le mener vers la voie de la perfectibilité, « transmuter l’humain en divin ». Le temple doit être le signe que TOUT HOMME PEUT S’ÉLEVER PAR L’AMOUR… Il doit être l’image symbolique de l’homme et du monde démontrant qu’il faut d’abord « vivre en esprit », réaliser « en soi-même » sa reconstruction afin d’accéder à la connaissance du temple céleste qui est en soi.

Ce sentiment est conforté par la présence d’un escalier tournant à l’intérieur. Ce dernier indique peut-être à l’homme que c’est en lui-même, en interrogeant sa conscience, en se remettant sans cesse en question, qu’il pourra atteindre la sagesse. Dans l’ensemble des écrits juifs à caractère théologique, l’homme est celui qui, dans la plus totale des solitudes, mène un combat de chaque instant contre lui-même, contre ses pulsions, et apprend ainsi à régner sur son âme ; c’est aussi tout le sens des dernières paroles de David à son fils dans lesquelles, à cet égard, on peut voir le legs d’un testament théocratique ; je cite : « Sois un homme… » celui qui livre un combat « contre lui-même ».

B/ Dans les ordres de sagesses

Après le meurtre d’Hiram, Salomon appelle à la vengeance. Mais ce n’est pas une vengeance stricto sensu comme nous pourrions l’imaginer de prime abord. N’oublions pas qu’en franc-maçonnerie tout est symbole. Ce que semble corroborer la cérémonie du premier ordre : Joaben entre en état d’excitation dans la chambre du conseil de Salomon pour venger Hiram ; tous les membres du conseil l’accueillent le poignard à la main en criant vengeance mais Salomon en appelle simplement à la « justice ». La vengeance n’est qu’un miroir réfléchissant la radicalité de notre condition humaine animée trop souvent par nos instincts primaires. Salomon souhaite substituer la justice à la vengeance conformément à la loi d’Amour, celle qui implique une maturité spirituelle. Le mal doit être vaincu par le bien. Le mal doit être transformé en un bien supérieur. Le franc-maçon est invité à dépasser la loi du talion, la loi civile, la justice basique pour accéder à une justice supérieure. La pratique de l’éthique est forcément sociale. Elle n’est pas là pour satisfaire l’ego. Elle est au service du bien commun. C’est une conscience éclairée par le cœur, par la bienveillance. Il n’y a pas de vraie justice sans éthique. L’éthique devient alors l’instrument de sa propre gouvernance. Elle n’est pas l’application d’une loi mais plutôt d’une philosophie spiritualiste née de l’amour de l’humanité.


Conclusion

Tous les maçons sont invités à devenir les architectes de l’univers spirituel de Salomon. Dans son serment, le maître nouvellement exalté s’engage à appliquer les principes découlant du symbolisme de l’équerre et du compas. Son statut de maître lui avait fait découvrir le compas, symbole de l’esprit, de son pouvoir sur la matière ; grâce à lui, il peut étendre sa recherche jusqu’à l’infini tout en relativisant son pouvoir par le discernement et la justice. Le maître-maçon, censé transmettre l’Art Royal, les devoirs moraux, doit être à la fois maître de sagesse, de justice mais aussi maître d’ouvrage, le miroir sans tache de sa propre gouvernance afin que l’esprit jamais ne meure.

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Florence FERRARI 20 mai 2026



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