Il est plus facile de faire son devoir que de le connaître. Cette affirmation interroge. Et si faire son devoir avait un sens moral, en rapport avec notre morale propre, individuelle, en quelque sorte agir sous le regard du tribunal de sa conscience, de son être intérieur ? Faire son devoir serait alors si personnel que cela aboutirait à une sorte d’idiosyncrasie.
Je m’explique : l’idiosyncrasie est une manière d’être particulière à chacun qui amène à un
comportement propre, individuel. Alors, chacun sa morale ? C’est un peu court. Le devoir
serait alors si personnel qu’il n’aurait rien d’universel, donc rien de moral, puisque admis par
moi-même seulement. Ce serait de l’égoïsme pur et une justification du désordre, chacun
ayant sa morale propre et étant incapable de toute sociabilité, de toute fraternité, de toute
notion d’égalité. Il ne serait même pas libre, puisque enfermé dans ses certitudes. Mon devoir ne serait pas le Devoir, mais un devoir particulier.
Kant nous donne la solution pour sortir de ce qui a l’apparence d’une aporie. Nous pouvons
être nous-mêmes, penser par nous-mêmes, être nous-mêmes, mais aussi porter notre regard au-delà de nous-mêmes, vers les autres. Faire son devoir, c’est alors faire en sorte de devenir universel de nous-mêmes en manifestant notre respect pour l’humanité dans l’autre, la loi morale dans l’autre, la raison dans l’autre.
Notre devoir (petit d) devient alors le Devoir (grand D). Nous sortons ainsi de l’idiosyncrasie
qui accorde plus d’importance à l’amour de soi qu’à l’amour des autres et à la loi universelle.
La franc-maçonnerie permet, avec son initiation spécifique, cette réalisation du Devoir,
puisqu’elle associe l’initiation individuelle et le cadre collectif : sans mes frères, je ne suis
rien ; je ne peux rien faire de grand !
Cela répond aussi, à mon sens, à la répulsion compréhensive que nourrissait Hannah
Arendt vis-à-vis du devoir : « Je hais le mot “devoir”. Je ne vois aucune noblesse dans le
devoir. Cela me rappelle Adolf Eichmann, qui déclarait devant ses juges à Jérusalem qu’il
n’avait fait qu’accomplir son devoir et rien d’autre. »
Il faut donc toujours parler du Devoir avec un grand D et faire, comme Immanuel Kant, se
rapprocher d’Aristote, qui considérait la justice comme la somme de toutes les vertus dans nosrelations avec les autres. La pratique des vertus morales est un Devoir envers soi-même et a pour conséquence le bonheur, non pas pour soi-même mais pour les autres : là est notre Devoir.
Le franc-maçon, qui prétend par son initiation progressive à la réalisation d’un niveau plus
élevé de sa conscience, sait « que c’est sa propre conscience qui est le dernier juge de
l’homme ». Il n’y a donc plus rien à dire, mais à faire…
Jean-François Guerry.
