La Franc-maçonnerie est d’abord et avant tout une suite de questions et, parfois,
après un long cheminement, quelques réponses toujours provisoires ; sinon,
l’initiation ne serait pas commencement, changement, conversion, exploration
de l’être, spiritualisation de la matière, pour aboutir à une approche de la
maîtrise de la matière par l’esprit. Il ne s’agit pas refuser la matière, l’initiation
maçonnique n’est pas désincarnée bien au contraire. Mais d’amender la matière,
avec les limons de la spiritualité glanés et reçus au fil du temps avec fidélité,
persévérance et humilité. Ce qui est merveilleux dans cette démarche, c’est
l’incertitude qui nourrit sans cesse notre désir de connaissance, de cette
connaissance définitivement temporaire. Pourtant, pour le scientifique comme
pour l’initié véritable le désir persiste ; là est sans doute le moteur du célèbre
perfectionnement de l’homme, dont le résultat est le perfectionnement de la
société.
Parfois, cependant, nous sommes assaillit par le doute ; nous n’avons plus les
mots, la parole que des substitutions temporaires qui relancent notre recherche.
Celui que ne cherche plus, celui qui définitivement sait, affirme, n’a rien à faire
dans une loge maçonnique ; il peut rentrer chez lui avec ses certitudes
définitives, s’enfermer dans la prison de son mental.
Celui qui doute, au contraire, va suivre le fil de son perfectionnement. Pour
parvenir à son amélioration, il va falloir affronter des épreuves ; parmi celles-ci,
il y a l’exil. C’est d’abord quitter sa mère patrie, tout ce qui cadre ses certitudes :
le milieu familial, religieux, culturel, ethnique, parfois jusqu’à nous réinterroger
sur notre personnalité fabriquée par le milieu social. Sommes-nous vraiment
nous-mêmes, ce que nous désirons être ? Ce à quoi nous aspirons
profondément ? Quand nous parlons d’exil, immédiatement nous pensons à cet
exil extérieur voulu, qui a un caractère provisoire, qui est, au pire, un
bannissement, une fuite de l’oppression ; cet exil physique est brutal. Il peut être
aussi désir de « changer d’air », un exil touristique ludique.
Pour l’initié, l’exil est intérieur ; il est voulu, donc choisi. Il peut aussi être
imposé dans le cadre d’un processus initiatique guidé par le rite.
L’exil intérieur a pour but, pour le franc-maçon, de le préparer pour la réalisation
d’une action ; l’initiation traditionnelle est pensée et action. La méditation,
exercice spirituel favorisé lors de l’exil, est voulue ; l’exil est alors une retraite
spirituelle, qui n’est pas pour le franc-maçon retrait du monde, mais passage et
arrêt propices à une réflexion sur le passé et une préparation de l’avenir. L’exil
intérieur, avec l’aide du rite, nous prépare à la construction d’une conscience
morale en rapport avec l’universel, qui devient un devoir impératif ; c’est la
construction d’un homme nouveau, régénéré. L’exil, est la marmite où le feu de
l’esprit, se développe se potentialise ; il fait office de combustible. L’exil, plus
simplement, nous permet de réaliser ce : « connais-toi, toi-même ». L’exil est un
nouveau départ pour le Chevalier de l’esprit, ; il se trouve dans une position
propice à l’affirmation des trois vertus théologales. En exil, il devra, affirmer sa
foi, pratiquer la charité et espérer en confiance et en sérénité. En exil, nous
n’avons pas coupé le pont avec notre passé, mais nous reviendrons plus forts,
plus sereins. En définitive, ce n’est pas l’exil qui est important ; il n’est qu’un
moyen d’assurer un retour plus fort, avec un esprit enrichi par cette expérience
de l’éloignement physique qui nous rapproche de notre être intérieur.
Alors, de retour chez nous, dans notre demeure intérieure, nous pourrons chanter
avec Du Bellay et Brassens :
Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage… Et puis est
retourné, plein d’usage et raison vivre entre ses parents le reste de son âge.
Jean-François Guerry.
